09 décembre 2006
Coup de blues aoûtien !
Comme je hais
Ma vie parfois,
Mon handicap…
Mise à l’écart
Plus par ma faute
Que par ma vieille
Poliomyélite,
Quand on fête Noël
Et que moi pas,
Le jour d’anniversaire
Et que moi pas,
Qu’on part en vacances
Et que moi pas,
Qu’on s’enivre d’amour
Et que moi pas,
Saoulée de silence
A crier l’absence…
Je voudrais suicider ma solitude
Et mon ennui, et mon fauteuil roulant.
Désespérément, je voudrais abattre
Les paralytiques murs de mes muscles
Pour marcher, marcher au seuil du bonheur !
En route pour l'Héliomarin
Premier voyage en train, celui dont je me souviens en tout cas.
Il fallait changer d'air, donner la chance à mes poumons, fatigués par l'odieuse maladie, de devenir fiables.
Du monde sur le quai… mais nous sommes montés tous à temps.
On nous a portés dans nos compartiments, nous petits enfants polios.
Ils étaient gentils les accompagnateurs, mais mes parents n'étaient pas là…
( Ils devaient penser à moi, je crois, là-bas en Algérie, où la famille s'était installée pour raisons militaires. )
J'en avais gros sur la patate de ne pas avoir ma maman pour lui dire au revoir, mais j'étais toute excitée aussi par la nuit si différente des autres qui se présentait, et l'avenir au bord de la mer…
Fini Garches et les premières récupérations des séquelles. Bientôt l'école, la maternelle…
Enfin le monde normal, même à l'hôpital, m'ouvrait ses bras !
Les infirmières m'ont placée dans un lit étroit avec les autres dans un compartiment de seconde ou troisième classe ( mes souvenirs ne sont pas tout à fait clairs après 45 ans ! ).
J'ai voulu tout retenir du voyage, tout savourer… les lampes jaunâtres du plafond, mon petit espace tout à moi, les reflets sur la vitre du wagon derrière ma tête quand je la tournais vers eux, les voix des cheminots aux arrêts dans les gares, les respirations des dormeurs.
Sans doute ai-je dormi aussi, très probablement, bercée que j'étais par le mouvement du train, ce bruit monotone et continu que j'aimais tant déjà… Je ne m'en souviens guère pourtant.
Puis, au petit matin, arrivée à Hendaye. Descente du train.
Enfin l'Héliomarin où m'attendaient de nouveaux parents. Ce personnel soignant que l'on devait tous appeler papas et mamans…
La petite fautive
Tu avais huit ans.
On te refusait,
Tu aurais blessé
Les autres élèves
Par ta différence…
Alors, résignée,
Couchée à plat ventre
Sur ton long chariot,
L'école, chez toi
Tu la recevais !
En à peine un an,
Des premiers romans
T'apprirent le monde
Déjà, mais manquait
De les raconter
A ceux de ton âge,
Aussi partager
Les jeux des fillettes
Et les plus courants
Avec les garçons…
Seule à la maison
Avec ta maman,
Ton amie radio
Et ton jeune chien,
Tes chères poupées…
Après les devoirs,
Tu les enviais,
Du haut du balcon,
Les mômes voisins
Jouant dans la cour…
Puis tu rêvassais
Sur toutes les choses
Que tu découvrais
Et conserveras
Pour, un jour, enfin,
Sur des papiers vierges,
Les redistribuer
Aux enfants grandis…
Ton crime innocent
Sera pardonné.
Le Regard du Tétraplégique
Juste pouvoir tourner la tête
Vers la fenêtre grande ouverte
Et regarder,
Et s’attarder…
Sur les impassibles nuages.
Les longs peupliers du rivage
Se recourber
Devant la baie.
Le soleil éclairer les murs
Des immeubles, ça le rassure,
Il fera beau !
Et les moineaux
Faire une scène de ménage
Sur le balcon, piaffant de rage.
Ils rejoindront
Leur doux nid rond…
Il déteste la dépendance,
Celle qui remplace ses sens
Indisposés,
Paralysés,
Qui parle, organise et décide
Pour lui. Il en a l’âme acide,
Tant il voudrait
S’en délivrer…
Il s’accroche aux douces images
Qui, de ses rêves, font l’ouvrage.
Il se rendort,
Tout en accord
Avec la nature éveillée.
Les moineaux sont émerveillés,
Sous le vent frais.
Enfin la paix !
1957 ! (juste avant…)
L'enfant, c'est moi...
Que des photos !
Je n'ai que des photos
pour imaginer ta vie d'alors…
Trois ans à peine,
petite fille solitaire,
sauvage et boudeuse, disait-on…
Mais tes grands yeux noirs
Se plissaient à disparaître
lorsque tu riais aux éclats.
Sérieuse dans la bibliothèque de Papa,
Assise dans son fauteuil trop grand,
tes petites jambes ballantes
sous ta jupe plissée,
chaussettes blanches sous grosses chaussures marrons
(ça la photo noir et blanc ne le dit pas…),
si brune,
des airs de dame déjà,
tu fixais l'objectif de l'appareil…
Tu vivais entourée de grands.
Pas d'enfants de ton âge,
ni un petit peu plus jeune,
ni un petit peu plus vieux.
Un père militaire.
Une mère soumise
à son rôle d'épouse et ses tâches ménagères.
Un grand frère de dix ans studieux.
Une sœur d'un an de moins que lui,
extravertie,
jouant à faire des robes en papier avec ses copines.
Pas de chien, tu en avais peur,
mais cela ne dura pas…
Loin des jeux de ton âge,
tu t'adonnais à ceux de ton imagination,
ceux de tes pensées,
les histoires de toi seule connues
et peut-être de ton lapin en peluche,
lorsque tu le promenais sous ton bras
dans le jardin autour de la maison…
Tu parlais peu,
mais, curieuse, tu t'interrogeais
sur ce monde ouvert à perte de ta vue.
Tu posais des tas de questions embarrassantes,
comme savent si bien le faire les enfants aux adultes, répondues évasivement:
"C'est fait pour faire parler les bavards !",
alors tu te renfrognais dans ta bouderie…
Comme tu aimais tes promenades solitaires
accompagnée de ton lapin…
Tu t'arrêtais parfois,
un pied sur la marche de l'entrée
du beau pavillon de fonction des parents.
A quoi pensais-tu à cet instant ?
A quoi rêvais-tu, petite B. ?
Gourmande des bonnes odeurs,
humais-tu celles de l'herbe fraîchement tondue,
ou celles du déjeuner ?
Fredonnais-tu une chanson à la mode
entendue à la radio,
ou une que t'avais apprise Maman ?
Jamais je ne le saurai.
Tout s'est enfui de ta mémoire
si vite après…
J'aimerais revenir en arrière
et rentrer dans ton corps
pour reprendre tes sensations d'alors,
marcher surtout,
comme tu le faisais avec ton lapin dans le jardin,
penser, percevoir ton monde d'enfance
insouciant de l'avenir que tu aurais.
Je voudrais qu'ensemble on grandisse,
droites et saines,
et traverser l'océan de la vie sans écueils.
Mais il y eut ce jour de juin 1957…
Ta grande sœur, surprise
de te voir hébétée sur la marche,
sans force, brûlante de fièvre,
t'a prise dans ses bras
et déposée sur ton lit…
C'est alors qu'une autre petite B.
naquit.
(1957, année de grande épidémie de poliomyélite).
Le souffle en crise
Sur l'asthme...
Visage exsangue,
angoissée et tendue,
assise face à la fenêtre
grande ouverte,
après l'orage étouffant,
cet été lointain,
j'attends
le ciel revenu bleu,
les nuages qui fuient
les arbres du Prorel
à droite, et la Gargouille,
la montagne de "L'homme
qui dort" de l'horizon,
lorsque l'air cristallin
alpin, briançonnais
pénètre avec lenteur
jusqu'aux bronches fermées,
que redeviennent nets
les couleurs, les senteurs
d'alentour, du jardin
et que la paix regagne
enfin mon corps
dans un sourire.
Vu à la télé… (ou l'euthanasie par amour)
C'était samedi soir,
Avec sa fiancée.
Ils dansaient dans l'espoir
De toujours s'enlacer…
Elle prit le métro
Au retour de la boîte,
Lui sa Yamamoto,
L'esprit dans de la ouate,
Les yeux noirs pétillants,
Les cheveux un peu fous,
Le corps nerveux, vaillant…
Puis, arriva le coup!
Sur la chaussée glissante,
Le deux-roues dérapa.
Une Renault grinçante
L'envoya au trépas.
C'était ça, oui mais presque…
Car il en survécut.
A l'hôpital de Berck,
Il pense aux temps vécus.
Sorti d'un long coma,
Il s'est tétanisé,
Allongé comme un mât
Par les grands vents brisé.
Son lit est un carcan
Dont il ne peut sortir.
Mais il a sa maman
Qu'il aime et peut sentir.
Sans yeux ni la parole,
Mais bougeant seul un pouce,
Ils conçurent un drôle
Langage qui le pousse
A rédiger un livre
Exprimant ses douleurs.
Que la mort le délivre
Par sa mère qui pleure!
C'est son vœu le plus cher.
Il parle au Président
Qui, des bleus de sa chair,
Se larmoie en perdant…
Moi, fermant la télé,
Je ne sais quoi penser
Du fait qu'on a parlé
Et qui m'a renversée.
Je songe à cette mère
Assise sur le sable,
Le dos contre la mer,
Belle mais misérable
Par l'idée de tuer,
Devenir assassine…
Cette mort conspuée
Que l'amour lui assigne!
Je pleure pour les deux
Le fils, la mère aimante.
Qu'un jour les malheureux
Puissent fuir la tourmente!…
Ceci a été écrit avant le décès de Vincent Imbert. Ignorant les causes de l'accident, j'ai créé une fiction à son sujet...
Le silencieux
Paroles versées
Dans le noir reclus
Monde des pensées.
Les idées muettes
Qu'on ne sait comprendre,
Qui nous laissent bêtes.
Les mots sur ta langue
Qui ne sortent pas,
Fâcheuses harangues,
Et ceux bien cachés
Des fuyants regards
D'aimés entachés.
Noires mains qui bougent,
Tête qui raconte,
Rires dans la bouche.
Ton amour défait,
Peut-être est-il mort...
Il est sans effet.
Piano refermé,
Ton éteint talent
Pleuré à jamais.
Silence en panique.
Je t'entends encore,
Gaby l'aphasique!
Utopie
JE RÊVE d'un monde où les différences
Seraient de lumineuses évidences,
Judicieuses, multiples harmonies,
De belles nuances d'êtres unis.
JE RÊVE d'un monde aux races mêlées,
De grands avec petits, beaux avec laids,
Jeunes avec vieux et forts avec faibles;
Où les handicapés auraient des ailes;
Où miséreux et riches s'aimeraient;
Où la pure nature règnerait.
Monde d'artistes de beauté,
Maîtres d'amour en liberté.
Un monde vrai. Un monde à croire
En sa justice et son savoir.
Un monde, sous tous ses aspects,
Havre de bonheur et de paix.
Disparaître
Tel un bateau dans la brume de l'horizon,
Je voudrais disparaître.
Comme un vol, dans le ciel, de bulles de savon,
Je voudrais disparaître.
Comme la lente mort d'une estimée musique,
L'éphémère amitié qui s'en va pathétique,
Une étoile nova d'un dernier clignement
Et l’étreinte aboutie de languides amants,
Je voudrais disparaître.
Je voudrais…
Les atomes crever, dans mon méprisé corps,
Que s'échappe mon âme en un ultime effort
Pour qu'elle s'épanouisse en un tout nouveau-né
Et revivre en humain pur au cœur étoilé.
