01 décembre 2009
Le fleuve rougit (première partie - chap. 6) corrigé
Journal de Simon Duquesne
20 Juillet 1970
Eh bien, il est chouette le mas tout en pierre du pays !
J’ai vu, pas plus tard qu’hier en fin d’après-midi vers six heures, un gros lézard vert grimper sur la façade à côté de l’entrée. J’avais la porte-fenêtre de ma chambre ouverte, j’ai craint qu’il y rentre. Mais non, m’apercevant il a filé dans l’herbe. Ouf ! Ce n’est pas que je sois peureux, mais je n’aime pas trop ces bestioles. Des fois qu’il se glisserait dans les draps, quelle horreur ! Heureusement qu’en banlieue, on n’a pas ça.
La maison est ainsi composée. Une entrée donnant directement dans la cuisine-salle-à-manger. Sur la gauche, ma chambre. Á droite, un salon et un débarras. A côté de ma chambre, un escalier en bois dessert l’unique étage, avec deux pièces où dorment mes parents et mon frère et une grande salle de bains. Ah, il y a aussi des toilettes en bas à côté du salon. C’est plus pratique la nuit quand je me lève. Dehors, une table de jardin blanche et des sièges assortis, des chaises-longues sous un gros tilleul, où il fait bon faire la sieste, lire, ou rêvasser en se laissant bercer par le bruit de l’eau de la source. Elle se trouve contre la maison, côté entrée. On peut y boire de l’eau pure, fraîche et délicieuse. ça nous économise les bouteilles d’eau minérale que je porte pour ma mère quand nous allons aux courses, à moins que papa le fasse à ma place. Mais c’est rare, ça le barbe dit-il. Pas sympa ! Alors maman m’emmène avec elle en voiture à l’Euromarché de Neuville, en général le samedi. Je suis fort et grand, ils le disent tous. C’est vrai que ce n’est pas un grand effort que de porter des bouteilles d’eau, mais j’apprécie ne pas avoir à le faire ici. Puis papa est là, il conçoit enfin de se charger des courses. C’est les vacances pour lui aussi !
Bien que ça s’appelle Quartier Saint-François où nous sommes, c’est la campagne. Rien à voir avec un quartier de Paris où les arbres font grise mine avec les immeubles en béton et les rues en asphalte. Ici en fait, c’est un hameau avec une route entourée de chemins de terre conduisant aux villas. Plus loin, un canal. On ne le voit pas de la maison, juste les cimes des arbres qui le bordent. Je n’y suis pas encore allé, mais le ferai prochainement. J’aime bien le reflet de la végétation sur l’eau et rencontrer des oiseaux qui s’y baignent, des canards, sans doute quelquefois des mouettes puisqu’on n’est pas loin de la mer… Il y a aussi, partout alentour, des champs de fleurs. Ce n’est pas pour rien que Grasse est la capitale du parfum. Maman m’a dit ça. C’est très calme, hormis les oiseaux, la source et les cigales avec leur crissement lancinant. Ça devient lassant à la longue, mais ça détend. Quand j’y pense, on n’entend même pas sonner les cloches d’une église. La paroisse la plus proche est à plusieurs kilomètres. C’est le farniente roboratif chez nous. Mais on se balade. Et puis papa est moins irritable. Ouf, fini les disputes entre les parents, cet été !
Ma mère a tenu absolument à m’emmener à l’église hier. J’avais très envie de voir la ville de Grasse. Mais, moi qui viens de décider de ne plus croire – et qu’on ne me demande pas pourquoi ! –, je n’avais pas envie de me farcir la messe. Pourtant, comme je ne refuse rien à maman, j’y suis allé. En plus, il n’y avait personne d’autre que nous à la maison. Papa et René étaient partis à Mandelieu, invités à pêcher en mer par des amis de la famille. Je n’avais pas envie de les accompagner, j’ai le mal de mer. Alors la balade qu’on s’apprêtait de faire tombait à pic. D’abord détour obligé par la Cathédrale Notre-Dame-Du-Puy, visite et office religieux.
Á quelques rues de là, se trouve la Place aux aires qui est entourée d’arcades, ombragée et replète de terrasses de café. Nous nous y sommes rendus à pied, et avons jeté notre dévolu sur une crêperie à l’ancienne. Nous nous sommes assis à une table au centre de deux marronniers et avons déjeuné de galettes et de crêpes, arrosées de thé au citron pour maman et de coca cola pour moi.
Cela faisait vingt minutes que nous mangions, quand maman m’a dit :
─ Regarde, là sur la gauche. Et elle m’a fait un signe de la main en direction d’un groupe de personnes à deux tables de la nôtre.
─ Quoi ?
─ La fille en jeans, la brune, ce ne serait pas ton amie, cette Solange ? J’ai scruté la fille en question. Effectivement, c’était elle. J’en aurais mis ma main au feu.
Incroyable qu’elle soit là, sur le même lieu de vacances que moi ! Je n’en reviens toujours pas.
Je me suis levé de table, en disant à ma mère : « ─ Tu permets ? ». Après tout, c’est elle qui me l’avait montrée. Si elle n’avait pas voulu que je rencontre mon amie, elle se serait tue. Bien sûr, elle m’a donné sa bénédiction.
Solange, aussi surprise de me voir que moi elle ─ les deux autres étaient son père et l’homme qui les hébergeait ─, m’a révélé qu’ils étaient près de chez nous. C’est cette grande ferme que nous apercevons à cinquante mètres à droite sur la route St-François, en sortant de chez nous. Il paraît qu’une source y coule aussi. La ferme s’appelle justement La Source. Elle est toujours en fonction, mais la partie habitation est divisée en deux appartements, le haut pour les estivants comme la famille de Solange, et le bas pour les propriétaires.
Je lui ai laissé notre numéro de téléphone. Elle m’a promis qu’elle m’appellerait très prochainement. Elle a oublié de me donner le sien. Pas grave, elle se rattrapera sans doute quand nous reprendrons contact. Jai hâte de la revoir !
(A suivre)
24 novembre 2009
Le fleuve rougit (première partie - chap. 4)
Simon arriva vingt minutes trop tôt. Madame Bernard, qui portait sa longue chevelure brune retenue dans un chignon et possédait les yeux verts et bridés de sa fille, vint lui ouvrir la porte. Sa robe à fleurs à manches courtes révélait un corps encore jeune et onduleux. Elle accueillit avec un grand sourire l’adolescent. Il aurait aimé avoir une mère si rayonnante…
« ─ Entre Simon. Solange termine sa leçon. » Son amie prenait ses cours de musique le samedi après-midi. Elle avait omis de le lui rappeler la veille en sortant de classe. Elle pensait sans doute qu’il viendrait à 15 heures pile, juste à la fin du cours. La mère de Solange le fit entrer au salon à droite de l’entrée. De la pièce d’en face s’élevaient les sons de la Marche Turc de Mozart au piano. Quelques accros, mais dans l’ensemble Solange se débrouillait plutôt bien.
Pendant ce temps, Madame Bernard était retournée dans sa cuisine. Elle revint au bout d’un quart d’heure avec un panier.
« Je vous ai confectionné un goûter que j’espère vous plaira. Vous serez nombreux en promenade ? » Visiblement Solange avait tissé un mensonge pour écarter les doutes de ses parents. Simon ne savait quoi répondre. À cet instant précis, la porte de la chambre de Solange s’ouvrit. La leçon était terminée.
─ Simon, tu es déjà là ! Cela fait longtemps que tu attends ?
─ Je suis venu en avance. Mais ça ne fait pas longtemps.
Solange enchaîna sur les présentations de Simon au professeur. Celui-ci s’éclipsa. Et les deux amis partirent, Simon portant le panier du goûter à bout de bras.
─ Dis-moi, Solange. Tu ne m’avais pas dit que tu mentirais à ta mère.
─ Quoi ?
─ Elle m’a demandé si nous serions plusieurs. Tu m’as retiré une épine du pied en sortant de ta chambre à ce moment-là. Je n’ai pas eu à lui répondre.
─ Pardon. J’aurais dû te prévenir. Je ne voulais pas qu’elle croie à des choses qui ne sont pas. Tu sais, nous deux, garçon et fille…
─ Ah !
Ils marchèrent pendant une heure, traversèrent le village vers le nord pour aboutir à la forêt limitrophe, puis entrèrent dans une clairière. Le chemin continuait dans les bois jusqu’au vieux pont qui enjambe la rivière, à l’autre rive le village Combes. Pour l’atteindre, il fallait encore passer un champ en friche au milieu duquel se dressait une cabane en bois délabrée et rafistolée d’un toit de tôle. Y habitaient une très vieille femme avec son fils, un maçon célibataire qui devait bien avoir dans les soixante ans. Elle, on l’appelait Mère Milord parce qu’elle avait été mariée avec un Anglais qui aurait été Lord. Elle racontait sa vie à qui passait par là et était suffisamment aimable pour l’écouter. Les jours de marché à Combes, il arrivait à Solange et sa mère de s’arrêter devant chez elle, au grand bonheur de la vieille dame assise dans un fauteuil en rotin usé, dans son jardinet aussi en friche que le champ alentour, à l’affût d’une rencontre. Quand elle parlait, on voyait deux longues canines branlantes déchaussées dans des mâchoires bien dégarnies. Si elle était très âgée, elle n’avait pas moins encore toute sa tête, une mémoire impressionnante doublée d’une perspicacité à toute épreuve. Elle connaissait beaucoup de choses sur les habitants des environs et n’avait pas sa langue dans sa poche. Elle appréciait les Bernard. Solange l’aimait bien. Mais ce samedi ensoleillé de mai, les jeunes gens n’avaient aucune intention de rendre visite à la Mère Milord. Elle aurait pu le raconter le prochain jour de marché…
Simon choisit une grande souche d’arbre, au fond de la clairière, pour s’asseoir et prendre le goûter si généreusement offert par Madame Bernard.
Histoire d’entamer la conversation par des banalités, il dit à Solange qu’il croyait que son piano était dans le salon.
─ Au début, quand il est arrivé chez nous. Mais dès que j’ai commencé les cours avec Monsieur Girard, et qu’il me donnait beaucoup de travail pour les examens, mes parents ont trouvé qu’il serait mieux que je l’aie près de moi pour étudier en paix. Tu sais, ma chambre est très grande. Et un piano droit prend moins de place qu’un demi-queue de concert.
─ Tu aimerais en avoir un ?
─ Un jour peut-être, si je deviens pianiste…
─ ça te plairait ?
─ Oh oui !
C’est alors que Simon se leva pour prendre son petit cadeau dans la poche de son jeans.
─ C’est quoi ?
─ Une cassette de Janis Joplin. Je l’ai faite avec des titres de plusieurs disques. Ça te plaît ?
─ Et comment ! Merci Simon. Mais pourquoi ?
─ Pour te faire plaisir. Et parce que…
─ Oui ?
─ Je t’aime.
─ Moi aussi, Simon. Je t’aime bien. « Façon de dire que quelqu’un vous est sympathique, rien de plus. », pensa le garçon.
─ Oui, mais…
─ Mais quoi, dis ?
─ Oh, c’est rien. Comment dire qu’on a des sentiments pour une jeune fille, quand c’est la première fois ? Il détourna son attention en sortant son Opinel de l’autre poche du pantalon qu’il posa à côté de lui. Puis il sortit deux grosses tranches de pain qu’il recouvrit de carrés de chocolat. Ils mangèrent en silence, buvant du coca dans des verres en carton. Soudain, Simon s’approcha de Solange et lui prit la main.
─ Dis, Solange. Veux-tu être ma petite amie ?
─ Qu’est-ce que tu racontes là ? dit la jeune fille interloquée.
─ Oui… ma petite amie, ma fiancée si tu préfères. Je te l’ai dit tout à l’heure. Je t’aime.
─ Oh, je ne sais pas…
─ Tu ne m’aimes pas alors ? demanda-t-il brusquement sombre et inquiet. Il retira sa main. Le visage bas, il se mit à fixer dans le vague le panier devant lui sur l’herbe.
─ Mais si je t’aime, Simon. Seulement, c’est si soudain. Solange ne savait plus où se mettre devant le désarroi de son ami.
─ C’est vrai ? fit-il en tournant la tête vers elle avec soulagement. Il sourit et remonta ses lunettes sur l’arête de son nez. Quelques temps plus tard, il dit :
─ Si on s’embrassait…
─ Ici ?
─ Oui. Tout de suite. Il passa son bras droit autour des épaules de son amie et déposa un baiser chaste sur ses lèvres. C’était la première fois qu’il embrassait une fille, et elle un garçon… Ils ressentirent une sensation de chaleur parcourir leurs corps jamais éprouvée auparavant. Cependant ils n’étaient pas naïfs, ils savaient ce qu’était l’amour même sans l’avoir encore vécu.
Simon se leva. Il ramassa au passage son couteau et grava quelque chose sur la souche d’arbre à l’endroit où il était assis.
─ Qu’est-ce que c’est ? demanda Solange.
─ Regarde. La jeune fille vit un cœur transpercé par une flèche, à côté les initiales SS suivies de la date. Solange eut un mouvement de recul disant : « Oh ! ».
─ Quoi, ça ne te plaît pas ? fit Simon déçu.
─ Ce n’est pas ça. Mais ces lettres SS, ça me fait drôle… Cela rappelle tant les nazis.
─ Tu trouves ?
─ Maman est d’origine juive. Mes grands-parents ont fui l’Allemagne à l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Mais ceux de la famille qui sont restés ont été pris et envoyés aux Camps.
─ Je ne savais pas. Excuse-moi.
─ C’est pas grave. Mais SS me fait trop penser à eux.
─ Mais c’est comme ça qu’on s’appelle toi et moi, Solange et Simon.
─ Je sais. Désolée.
─ C’est moi qui suis désolé. Tiens, je vais effacer. Il gratta de toute sa force avec son Opinel les lettres si bouleversantes, puis inscrivit à leur place « Solange et Simon ».
─ Merci, fit Solange.
Ceci signa la fin de la balade. Ils retournèrent à Gretz.
(A suivre)
27 octobre 2009
Le fleuve rougit (première partie - chap. 3) corrigé
Journal de Simon Duquesne
15 Mai 1970
Marie m’a dit quelque chose hier dans la cour du collège qui m’a dégoûté. Pourquoi l’a-t-elle raconté au fait ? Pour me blesser, car elle est jalouse de Solange puisque je suis à côté d’elle en classe. De toute manière, c’est une garce Marie. Elle cancane, critique la façon de s’habiller de Solange : « Pas très classe pour la fille d’un banquier ! ». C’est vrai qu’elle porte des jeans à pattes d’éléphant et des chemises à fleurs comme Janis Joplin. (Au fait, j’ai fait une cassette d’elle pour Solange, avec « Maybe », « Mercedes Benz », « Me and Bobby McGee » etc. Demain, il ne faudra pas l’oublier.) Elle dit, Marie, que c’est les hippies qui s’affublent de cette manière avec de grands colliers et des fleurs dans les cheveux. « Elle ne prendrait pas de la drogue en douce, Solange ? » N’importe quoi ! Elle se croit tout permis puisque c’est la fille du maire de Neuville, comme dire du mal de ceux qu’elle considère bien en-dessous d’elle et de sa famille au nom noble, de… Mais hier ce qu’elle m’a dit, si c’est vrai, m’a renversé.
Il paraît que mon père aurait une liaison avec une infirmière de l’hôpital où il est chef de clinique. Une copine de la sœur de Marie, en consultation dans son service, aurait surpris le couple en train de s’embrasser dans un couloir. Depuis le bruit court chez les de… Mais pourquoi mon père irait-il voir une autre ? Je ne comprends pas. C’est qui cette femme ? Comment s’appelle-t-elle ? Si maman l’apprend, tout ira de mal en pis. Ce n’est déjà pas drôle chez nous.
Tiens, pas plus tard qu’hier soir, je les entendais se chamailler dans leur chambre à côté de la mienne. Les disputes, je ne les supporte pas, mais alors pas du tout. Papa est jaloux de maman. Parce qu’elle est jolie, il croit qu’elle veut s’attirer les regards masculins. Moi je sais que ce n’est que pour lui qu’elle se maquille. Elle ne sort quasiment jamais. À l’occasion, il lui arrive de déjeuner avec ses amies. Mais papa pense qu’elles ont une mauvaise influence sur elle et la poussent à fréquenter des hommes, alors maman évite. Parfois j’arrive à me dire qu’il est fou, surtout quand il la bat. J’entends les coups, comme des claques. Et maman crie : « Non, Paul ! Je t’en prie. Aïe !... » Qu’est-ce que je peux faire, moi ? René ne vit plus à la maison. (C’est mon frère.) Il est à la fac à Paris. Puis sa chambre est plus loin. Il dort comme un loir quand il est chez nous. Je ne crois pas qu’il n’ait jamais entendu les parents se crier dessus. Il en a de la chance ! Mais comme moi, il a vu les yeux pochés de maman certains matins. « Qu’est-ce que je suis maladroite, dit-elle dans ce cas. J’ai raté la dernière marche de l’escalier de la cave. Je suis tombée, mais ce n’est rien. Juste un bleu, tu vois. » Oui maman, c’est ça. Mais je n’en crois rien. Au lieu de le lui dire, car je sais que cela la ferait davantage souffrir, je me tais. J’encaisse, comme elle les coups de papa. Pourtant, mon père a la réputation de quelqu’un de calme. Il ne boit pas, écoute avec attention et respect ses patients. S’ils savaient les gens… Il ne s’emporte en fait qu’avec maman. Quant à moi, il me rouspète parfois, mais ne m’a jamais battu.
Pour mes douze ans, j’ai reçu un Opinel de mon parrain. Je l’adore. Je le porte toujours sur moi. Pratique à la cantine pour la viande. Les couteaux du collège ne coupent pas. Papa dit que c’est pareil avec ceux de l’hôpital. Certains malades ont leur propre canif ou couteau suisse. Ils ont bien raison. Moi je me dis que, si j’étais hospitalisé un jour, j’utiliserais mon Opinel. Et puis c’est génial pour se défouler : une branche de cerisier à tailler, le lancer de couteau dans le tronc du gros chêne devant la maison. Et des fois, quand je suis très en colère, je joue à l’assassin. J’empoigne mon Opinel par le manche, lève le bras comme Antony Perkins dans Psychose et feins de l’abattre violemment sur le bureau de ma chambre. Non, je ne suis pas méchant, mon cher journal, mais c’est ce que j’ai de mieux pour me soulager des disputes de mes parents.
Enfin, demain je sors avec Solange. Tu ne peux pas savoir comme je suis heureux. Jusqu’à présent jamais nous avons été tous les deux seuls, face à face, les yeux dans les yeux. Enfants, c’était les anniversaires entre voisins. Nos mamans organisaient tout et qui devait venir. Maintenant nous choisissons nous-mêmes nos amis. Solange a ses copines. Je joue au foot dans l’équipe junior de Neuville. Je suis gardien de but. Ça me fait autant de bien que mon Opinel.
J’ai dit : « Ose donc lui demander de sortir avec toi ! Elle te plaît, voyons. Si elle s’assoit toujours à côté de toi en classe, c’est qu’elle t’aime bien. En tout cas, si elle accepte, c’est dans la poche. Ose, Simon. Ose ! » Je suis mort de frousse, mais je l’ai fait. Et comme je m’en réjouis. A quinze ans, on peut bien avoir une petite amie…
(A suivre)
Le fleuve rougit (première partie - chap. 2) corrigé
Ce jour-là, le professeur de français était absent. Toute la classe de troisième était en étude. Une surveillante lisait un livre. À gauche de Solange, contre la fenêtre entrebâillée laissant entrer le soleil d’une magnifique journée qui faisait regretter d’être enfermé en classe, Simon dessinait des caricatures dans un bloc de feuilles blanches. D’abord Marie la bêcheuse du premier rang qui faisait tout pour attirer l’attention des profs, avec des petits yeux bleus ronds, une bouche en cul de poule prétentieuse, un menton fuyant et de grosses taches de rousseur sous deux tresses d’un rouge flamboyant. On l’appelait La Rouquine au collège. « Tant pis si cela lui déplaît, elle le mérite. » pensait Solange. Puis sur une autre feuille, Simon s’attaqua à la pionne assise au bureau du professeur. Il accentuait, comme celle d’un lutin, ses oreilles pointues dépassant de sa chevelure longue et brune. Trop drôle ! Malgré ses regards en biais sur les œuvres de son voisin, Solange essayait de brouillonner une rédaction qu’elle devait rendre la semaine suivante, si toutefois le professeur revenait.
Au bout d’une heure et quart, alors qu’elle se concentrait sur le développement de son sujet : « On interroge un retraité sur l’actualité. Il dit qu’il ne lit pas les journaux et ne possède ni télévision ni radio. Qu’en pensez-vous ? » [Toujours entendre les mauvaises nouvelles, guerres, catastrophes, polémiques etc., c’est fatigant à la longue. Mais écouter à la campagne les oiseaux piaffer, respirer l’herbe coupée, entendre tinter un clocher au loin, tout cela reflète le bonheur et la paix…], Solange reçut une boulette de papier de Simon. Elle la prit sur son cahier, la déplia et lut : «Veux-tu qu’on sorte ensemble samedi ? ». Elle se retourna vers lui, inspecta son visage boutonneux par l’acné, ses yeux derrière des lunettes rondes en métal, sa mèche de cheveux gras châtains tombant sur le côté droit du front, son sourire timide et quémandeur. Elle tourna un instant la tête vers la surveillante, toujours les yeux plongés dans sa lecture, et se demanda bien pourquoi cette invitation subite. Ce serait la première fois qu’ils sortiraient tous les deux seuls. Pourquoi ? Que lui voulait-il ?
─Alors ? fit Simon insistant.
Il avait dû parler trop fort pour que la pionne lève la tête et dise :
─Qu’est-ce qui se passe ? Qui a parlé ?
─Personne, Madame ! osa répondre Simon.
─C’est Simon, Madame ! ajouta l’impertinente Marie.
─C’est pas vrai ! rétorqua Solange.
─Un peu de calme, voyons. C’est bon pour cette fois. Mais ne recommencez pas. Vous m’avez comprise ?
─Oui, fit en chœur toute la classe. Et la jeune femme aux oreilles de lutin reprit son livre passionnant.
Pendant tout le reste de l’étude, Solange termina sa rédaction au sujet qui ne l’emballait pas beaucoup. Simon dut attendre sa réponse jusqu’à ce que sonne l’alarme de la fin de ce qui aurait dû être leur cours de deux heures de français.
Il réitéra sa question à Solange.
─Alors ?
─C’est OK.
─Chouette ! s’exclama le garçon. Et il sortit dans le couloir en sifflotant d’un pas alerte et joyeux. Il était grand pour son âge, un mètre soixante-quinze. Le sport et les promenades en forêt avec son chien, un labrador noir, lui donnaient un air athlétique qui n’était pas pour déplaire aux adolescentes du collège. Mais son visage aux stigmates ingrats de l’acné occasionnait certaine réticence, ce qui contre toute évidence ne rebutait pas Solange.
(A suivre)
25 octobre 2009
Le fleuve rougit (première partie - chap. 1) Corrigé
Solange vivait à Gretz, petit village de cinq cents habitants de Seine-et-Marne à une dizaine de kilomètres de Neuville où son père la conduisait, les jours de classe, au collège, puis regagnait Paris. Quatre-vingts dix kilomètres aller-retour, son trajet quotidien. Pas drôle quand il y avait grève des transports, ou quand le brouillard s’abattait sur une chaussée glissante de verglas en hiver. Pauvre papa ! Mais il allait à son travail sans se plaindre. Il fallait bien gagner de l’argent. « Cela ne fait pas vivre, l’art ! », lui disait son père quand il envisageait de devenir musicien. Pour avoir la paix, il fit des études de management bancaire et peu à peu gravit les échelons qui le menèrent au poste actuel de secrétaire général d’un groupe financier international. Cela lui permit de faire construire une grande villa en banlieue avec un parc. Un jour arriva un piano pour Solange qui montrait à huit ans les mêmes velléités pour la musique. Elle s’installa tout de suite sur le tabouret, mit les mains sur le clavier et enfonça au hasard les deux index sur les touches.
─Tu sais en jouer, Papa ?
─ Et comment ! Ses doigts étaient rouillés. Il réussit, cependant, à exécuter Rêveries de Robert Schumann. Plus tard sa fille jouerait ce morceau au cours d’un examen en candidat libre.
En septembre Solange irait au lycée, à condition d’obtenir le brevet en juin. Mais il n’y avait pas lieu d’en douter, c’était une bonne élève. Elle arrêterait ses cours particuliers de musique pour entrer au conservatoire de Neuville. Son père l’encourageait avec enthousiasme. Si elle voulait devenir musicienne, elle le serait. Surtout qu’elle ne soit pas malheureuse comme il le fut à son âge. Il avait conservé le douloureux sentiment d’avoir raté sa véritable vocation. Il fallait que Solange persiste dans ce qu’elle aimait. Sa mère, plus terre à terre, se retenait de dire son désappointement. Elle voulait sa fille indépendante, non comme elle aux crochets d’un époux, même si son mariage était heureux. Qu’elle ait au moins une chance de trouver un métier sûr, si son talent ne suivait pas ses aspirations.
Pendant que sa mère s’inquiétait sur son avenir, Solange se demandait si Simon, qui vivait deux rues plus loin, irait au même lycée qu’elle.
05 décembre 2006
Le mot de passe
1ère Partie
Le mot de passe
-1-
Jacques vient de commander les derniers modèles d’ordinateurs portables. Satisfait, il pense liquider le stock d’ici quatre mois.
Il est gérant d’une boutique d’informatique du quinzième arrondissement, et il se charge d’un lien sur Internet.
Depuis que s’est ouvert ce site, le chiffre d’affaires a augmenté considérablement. Et aussi les voyages de Jacques à l’usine. Il y reste deux ou trois jours en logeant chez la famille. L’hôtel, à ce train-là, deviendrait trop onéreux, et ce n’est pas le but de perdre de l’argent pour en gagner. Jacques n’est pas un radin, mais il sait faire attention. Sa femme est là pour veiller au grain. C’est elle qui lui a conseillé de demander à son cousin Edouard de l’héberger à Tours. Jacques se repose sur son bon sens. Et c’est un gain de temps pour se consacrer aux choses qu’il aime. Pour ses affaires professionnelles, il a un comptable, et chez lui sa femme. Il a horreur de la comptabilité. Lui, ce sont les contacts, la négociation et ses loisirs prenants. Une vie simple, bien réglée qu’il affectionne beaucoup.
Cela a été plus rapide cette fois-ci. Il rentre chez lui avec un jour d’avance. Il a oublié de prévenir Marie-Hélène, mais il le fera en cours de route.
Il est onze heures. Jacques prend l’autoroute du Soleil en direction d’Orléans. Il s’y arrêtera pour déjeuner, téléphoner à sa femme puis ira dans un cybercafé qu’il connaît bien pour consulter ses messages.
Il n’aime pas voyager avec son ordinateur. Edouard vit en H.L.M. ça craint les vols de voiture chez lui. Jusqu’à présent, Jacques n’eut pas à s’en plaindre, mais il ne veut pas courir le risque de tenter un jeune délinquant en exhibant, sur le siège arrière, l’étui d’un portable. Alors un cybercafé, c’est bien pratique avec le café en prime.
-2-
Chaque fois qu’il va à Tours, il ne peut s’empêcher d’aller à Orléans par nostalgie, soit à l’aller soit au retour.
Il passe souvent devant la maison familiale de son enfance…
Il n’y déjeune pas souvent, sa femme n’aime pas trop ses dépenses de restaurant, mais elle le tolère quand c’est justifié. Et puis quoi, il a ses frais à lui et cela le regarde. D’ordinaire, il s’arrête dans un snack pour prendre un sandwich soda sur le pouce. Mais il aime tellement ce restaurant savoyard, même en ce jour d’hiver où il ne pourra pas contempler la Loire de la terrasse. Et puis, s’il se le paye aujourd’hui, c’est bien pour fêter le succès de sa dernière transaction. Il peut bien se le permettre.
A peine passé commande, Jacques sort son téléphone de la poche intérieure de son imperméable accroché à sa chaise.
Marie-Hélène ne répond pas. Elle a dû oublier d’allumer son portable. Pas grave, il fait le numéro du fixe et tombe sur le répondeur. Tiens, il est midi pourtant, elle devrait être là ! Peut-être fait-elle les courses, mais alors pourquoi n’a-t-elle pas branché son portable pour la joindre ? Bon, tant pis. Jacques lui laisse un message.
Finie sa part de gâteau de Savoie, il règle sa note et s’en va.
-3-
A cette heure de début d’après-midi, il n’y a personne. Il s’installe avec son café devant le premier ordinateur sous la main.
Jacques est un artiste. Mais il n’en fit pas son métier, cela déplaisait trop à ses parents.
Il se réfugia donc dans des études commerciales. Cela convenait fort bien à son père qui disait : « C’est une décision sage que tu prends, mon fils. L’art c’est bon pour épater la galerie, mais c’est sans avenir ». Dans la mesure où on ne montre pas un talent de génie, où on ne fait pas fortune, faire l’artiste déplaît au commun des mortels. Même Marie-Hélène n’y entend rien et trouve qu’il perd son temps à peindre le week-end quand il y a tant de choses à faire à la maison. A cela s’ajoutent ses longues séances de photos des tableaux qu’il publie sur son site. Il la sent bien jalouse, mais que peut-il y faire ? Elle devrait comprendre que c’est viscéral. Elle devrait aimer autant l’artiste que l’homme, le mari et le commercial qui les fait vivre tous les deux, même si elle a aussi un métier. Il souffre de son désintérêt pour ses qualités artistiques. C’est pour cela qu’il a recours à la communication avec d’autres artistes. Il a besoin d’être reconnu par ses pairs, et Internet lui procure ce sentiment.
Sa femme est hôtesse d’accueil intérimaire à mi-temps. Cela lui laisse pas mal de temps à son couple et à ses activités diverses.
Mariés depuis dix ans, ils avaient envisagé d’avoir beaucoup d’enfants en venant vivre ici en banlieue dans ce pavillon qu’ils continuent à payer, et qui est bien trop grand pour deux. Mais on ne sait jamais. Jacques a quarante ans et elle trente-cinq. Il reste un faible espoir encore, mais le gynécologue de Marie-Hélène se montre sceptique. Alors le couple compense, dans des occupations extraprofessionnelles, l’absence de progéniture. Du moins c’est ce que croit Marie-Hélène qui, magnanime, permet à son mari de rester en soirée devant son ordinateur, tandis qu’elle lit, regarde la télévision et se couche, dormant profondément quand Jacques vient la rejoindre. Ils font moins l’amour, et s’instaure entre eux une routine inextricable.
Ainsi va la vie d’un couple banal d’aujourd’hui, jonglant entre deux mondes, le réel et le virtuel, le pragmatisme et l’art.
-4-
Jacques connut Caroline il y a deux ans sur son site d’art. Il y était depuis huit mois, autant dire qu’il connaissait bien tous ses rouages, sa charte, les bons et mauvais membres.
Il fut frappé par les similitudes de leurs styles, leurs thèmes de portraits et paysages. Elle aussi était originaire des Pays de Loire et les peignait quand elle se rendait l’été chez ses grands-parents à Blois. Ce point commun les rapprocha beaucoup, et Jacques entra en contact avec elle via sa boîte de messages privés.
Il lui parla longuement du site. Elle l’en remercia de lui expliquer le fonctionnement. C’était son premier forum du genre, et elle pataugeait un peu. Elle ignorait qu’il fallait commenter les autres pour se faire remarquer. Et elle le fit en commençant par son nouvel ami Jacques.
D’abord, ils s’échangèrent leurs adresses d’emails et d’un Messenger. Puis leurs numéros de téléphone portable. Ensuite toutes les coordonnées de leurs domiciles respectifs.
Tous deux vivent en banlieue parisienne, mais à l’opposé de Paris. L’un au Nord-Ouest et l’autre au Sud-Est. Cela ne fut pas la raison qui les empêcha de se voir. Vivant dans la même région, cela leur était possible à tout moment. Juste qu’il est difficile sur Internet de changer d’univers. On se parle sans se voir, et pas de vive voix (ou rarement au téléphone). On se sent timide de franchir le pas vers l’autre. On préfère rester derrière son écran d’ordinateur. Puis un jour…
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A force de s’écrire, de s’envoyer des pièces jointes de photos de soi, de tout ce qui fait sa vie, de se téléphoner, on entre de plus en plus chez l’autre. On veut en savoir davantage et on organise une rencontre enfin !
Jacques en parla à sa femme. Elle n’y voyait pas d’inconvénient dans la mesure où c’était une simple relation d’Internet, comme deux collègues de bureau qui pratiquent la même activité. Evidemment, ils ont des points en communs qu’elle n’a pas elle avec son mari…
Avant Caroline, Jacques eut un autre ami dessinateur. Cela se passait bien jusqu’au jour où l’homme partit à l’étranger sans plus donner signe de vie. Ils ne se sont pas quittés fâchés, et cela importait à Jacques. Ainsi une porte restait ouverte pour un revoir.
Caroline alla chez le couple dans leur maison de Colombes. C’était il y a huit mois. Elle y passa une fin de semaine inoubliable dont elle fut extrêmement ravie. Et c’était réciproque pour son ami. Elle fut charmée par les tableaux à l’huile de Jacques qu’elle connaissait sur le web, mais là c’était autre chose tout de même.
─ Que c’est différent en vrai ! Nettement mieux, Jacques. Elle avait l’air très sincère en disant cela. Son ami esquissa un sourire gêné, mais il était flatté bien sûr, heureux.
Depuis cette rencontre réelle, leurs liens se serrèrent. Mais peut-être un peu trop. Caroline se fit plus insistante dans ses messages, plus présente dans la vie de Jacques. Elle lui envoyait de trop nombreux emails. Toujours à lui demander des avis sur ses œuvres, sur les techniques dont elle n’était pas sûre et que lui dominait depuis plus longtemps. Elle s’était mise à peindre il y a trois ans, alors que lui pratiquait son art depuis l’adolescence. Il finit par moins répondre à ses emails, ce qui avait la fâcheuse tendance à bouleverser la jeune femme qui lui faisait des remarques. Elle croyait qu’il s’intéressait à d’autres davantage qu’à elle et la délaissait.
Il lui avait dit qu’elle était sa préférée du site. Elle ne comprenait donc pas pourquoi il négligeait de plus en plus ses publications au bénéfice de celles des autres. Certaines femmes avaient osé le draguer ouvertement en disant des « Je t’aime » dans leurs commentaires à ses oeuvres. Caroline s’en était offusquée et commit la maladresse d’en faire part à son ami. La jalousie féminine agace les hommes qui ne savent plus quoi faire pour en réchapper. Alors Jacques s’est mis à la fuir. « Savent-elles seulement qu’il est marié ? En fait, ce forum est plus un lieu de rencontres que de partage de talents ». Caroline voulait le protéger des éventuelles briseuses de couple, et cela s’est retourné contre elle.
Pour elle il faut aller au bout de l’expression de ses sentiments… Elle est trop naïve, sans véritable expérience des contacts hormis les professionnels, c’est là le drame.
Elle n’a que cela pour se distraire. Célibataire et solitaire, elle ne se retrouve que dans ses pinceaux depuis qu’elle s’est découverte un certain talent là-bas au bord de la Loire. Sinon, elle travaille comme infirmière au service de pneumologie de l’hôpital de Villeneuve-Saint-Georges. C’est toute sa vie, l’hôpital, le dessin, Internet et maintenant son amitié avec Jacques. Elle est mignonne, élancée et brune, cheveux coupés au carré et frange sur le front, des yeux verts aux très longs cils qu’elle maquille à peine et qui lui donnent un air rêveur. Mais elle n’a jamais su attirer un homme, trop timide et sauvage sans doute. Elle eut quelques expériences amoureuses sans suite, c’est tout. Et à trente-huit ans, elle n’a plus l’espoir d’un avenir à deux.
Depuis trois mois, Jacques laisse tomber son amie internaute. Il ferme très souvent son téléphone portable, ou s’il voit son numéro s’afficher, il ne répond pas.
Caroline insiste, laisse des messages sur son répondeur, même sur celui du fixe.
Et maintenant plus que de Jacques, elle finit par provoquer le courroux de la femme de ce dernier. « Ça ne me plaît pas qu’elle se montre si amie, ta Caroline », dit souvent Marie-Hélène à son mari sur un ton de reproche. Jacques est hésitant, il irait bien sur un autre site que « sa Caroline » ne fréquenterait pas…
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Une fois entrée l’url, Jacques sort de son imperméable un bout de papier. Dessus son mot de passe, une suite de dix caractères, lettres et chiffres mêlés. Bien qu’il l’eût créé lui-même, il n’a jamais pu le mémoriser et le trimballe sur lui partout.
Il entre son pseudo (facile lui à retenir, JacquesR, son prénom et la première lettre de son nom Romain) et son mot de passe et envoie la page. Rien. Un message d’erreur s’affiche. Il recommence plusieurs fois, même résultat. Bon, ce n’est pas grave, Jacques décide de regarder le site en « invité ».
Sur la page d’accueil, quelle n’est pas sa surprise de voir son pseudo parmi les membres présents. Peut-être y a-t-il eu un bug en entrant ses coordonnées, et elles ont été enregistrées tandis qu’il se désespérait à les faire accepter. Cela arrive parfois, c’est ainsi qu’on se retrouve avec plusieurs posts d’un même topic. Cela dit, il s’étonne de voir en haut de page le mot « connexion », prêtant à croire qu’il est effectivement en mode « Invité ».
Il décide de cliquer sur le pseudo. En faisant cela, on peut savoir ce qu’est en train de faire la personne, ce qu’elle lit ou publie.
Alors là, il n’en croit pas ses yeux ! Il lit « JacquesR est sur son messager personnel ». Cela confirme ses doutes. Il comprend pourquoi il ne pouvait pas se connecter, quelqu’un avait réussi à lui voler son identité virtuelle. Bizarre et inquiétant ! Jacques commence à paniquer. Car son mot de passe est le même partout. Quelqu’un peut donc décider pour lui, effacer ses emails, y répondre et négocier les affaires de son site commercial contre son gré. C’est une horreur !
Est-ce que ce ne serait pas… Non pas elle ! Mais le doute s’accroît.
« Elle serait à ce point jalouse ? Mais elle est folle ! Je ne peux pas la laisser faire cela. ».
Jacques quitte son site et va sur sa boîte d’emails. Il ne regarde pas ses nouveaux courriels. Non, il ouvre son répertoire. Il note une adresse sur un bloc-notes aussi sorti de son imperméable.
Il paye son temps de connexion et sa consommation, puis sort de l’établissement. Il veut régler cette affaire au plus vite.
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Il fait le trajet Orléans Paris d’une traite. Il veut y être le plus tôt possible. Il avait dit à sa femme, dans son message sur le répondeur, qu’il serait de retour vers vingt heures au plus tard. Donc, il faut y être vite…
Sa nouvelle Clio d’un joli vert pomme, sa couleur préférée, résiste bien au voyage. Il l’aime bien sa voiture achetée il y a quinze jours. Il la bichonne, et en général ne la tire pas au point qu’il le fait aujourd’hui sur l’effet de la colère. C’est qu’elle est en rodage.
Il ne s’octroie qu’un arrêt pour faire le plein d’essence.
Il quitte l’autoroute à hauteur d’Orly pour se diriger vers Villeneuve-Saint-Georges.
Il passe devant l’hôpital qu’il reconnaît à sa forme de carte perforée d’ordinateur des anciens temps. Il a une tante dans le coin, il connaît bien les lieux.
Garé devant l’immeuble, il entre dans le hall et lit les noms sur les boîtes aux lettres. C. Gaudin, 4ème étage D.
Il actionne violemment la sonnette, et recommence jusqu’à obtenir gain de cause.
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Caroline s’étonne du coup de sonnette. Elle n’attend personne et ce n’est plus l’heure des démarcheurs. Il est 18 heures trente environ.
Elle a les mains pleines de fusain et porte un long tablier de boucher tâché de peinture. Elle s’essuie sur un bout de chiffon tout noirci. Elle le tient encore en main quand elle ouvre l’œilleton du judas pour regarder qui cela peut bien être.
L’homme semble avoir la quarantaine, taille moyenne, cheveux châtains courts avec mèche sur le côté. Il porte un imperméable beige clair, un jean et des mocassins marron.
Caroline se dit : « Mais on dirait… ». Un autre coup agité de sonnette la coupe. Elle se décide d’ouvrir la porte.
─ Jacques ? Mais qu’est-ce que tu fais ici ? Pourquoi ne m’as-tu pas appelée ? Je t’aurais accueilli autrement. Là, tu me prends en plein travail. Je suis toute sale…
─ Je vois. Je suis venu pour affaire grave.
─ Quoi ?
─ Ne fais pas l’innocente. Tu sais très bien de quoi je veux parler.
─ Non vraiment, Jacques. Je ne te suis pas…
─ Mais si. C’est toi !
─ C’est moi quoi ?
─ C’est toi qui a pris mon mot de passe et est allée tout à l’heure sur le site à ma place.
─ Mais qu’est-ce que tu dis ? J’ai congé aujourd’hui et j’en ai profité pour commencer un dessin. Je ne suis pas allée sur l’ordi une seule fois, excepté ce matin pour vérifier mes emails. C’est tout. Et quant à ton mot de passe, comment veux-tu que je l’aie, voyons !
─ Tu mens. Je suis sûr que c’est toi. Qui donc sinon ? Je sais ce que je dis. Quand tu es venue chez nous, tu as pu le recopier. Il traîne souvent sur mon bureau. Je suis très distrait. Il aura suffit que je m’absente un moment pour que tu agisses en douce…
─ Mais tu divagues, mon ami. Tu dis n’importe quoi. Et pourquoi je ferais ça ?
─ Tu es si jalouse. Internet t’a monté à la tête. Tu es capable de n’importe quoi.
─ Mais qu’est-ce que tu en sais ?
Caroline reste éberluée, son cœur bat très vite sous le coup de l’énervement.
Hors de lui, Jacques écarquille ses yeux bleu pâle. Il s’avance vers la jeune femme et la plaque contre le mur. Il la prend à la gorge et se met à serrer les mains autour. Puis, tout à coup il lâche prise, réalisant ce qu’il est en train de commettre.
Caroline s’effondre à ses pieds.
Il ne vérifie pas. Elle est sans doute déjà morte. Il prend la fuite, sort de l’appartement en claquant la porte. Il semblerait que personne ne l’ait vu, le voilà rassuré. Personne non plus dans le hall en sortant…
Il démarre sa Clio.
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Il est dix-neuf heures quarante-six à l’horloge du tableau de bord. Jacques a fait vite.
Il gare la voiture à côté de la Smart bicolore de sa femme et entre chez lui par la porte intérieure du garage.
Tiens, de la lumière dans le bureau grand ouvert. Il se dit que Marie-Hélène est sur l’ordinateur en train de faire des recherches pour leurs vacances de l’été prochain. Elle lui en avait parlé avant de partir. On est en décembre, mais il faut s’y prendre longtemps à l’avance. Sa femme est douée pour ce genre de choses. Pas lui, cela l’ennuie. De toute manière, elle n’en fait qu’à sa tête. Elle aime prendre les directives. Elle n’a pas un statut professionnel important, et, étant de nature autoritaire, elle se rattrape à la maison. Mais Jacques, tant qu’il garde le contrôle de ce qui le touche de près, il n’y voit pas d’inconvénient. Parfois ils se disputent pour des broutilles, certes, mais ils retrouvent vite la paix. Ils s’aiment et se font confiance.
Il accroche son imperméable à la patère de l’entrée, puis s’avance vers le bureau pour embrasser, dans le cou, sa femme assise devant l’écran, ses cheveux blonds tombant en boucles fines sur ses épaules. Il aime ses chignons savamment négligés d’où des mèches frisottantes sortent de partout. Cela rend plus excitante sa peau douce et diaphane à travers elles.
Mais là, déception. Elle n’est pas là.
L’écran est allumé en effet, comme il le supposait. Il s’en approche pour voir le résultat des recherches. Il ébauche un sourire de contentement prématuré. Ils avaient pensé au Portugal. Ils n’y étaient jamais allés. C’est très beau, paraît-il. Et c’est moins cher qu’en France. Voyons voir la maison qu’elle leur a choisie, s’il y a les photos !
Eh bien, non ! Ce n’est rien de tous ces beaux projets estivaux futurs.
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C’est un email. Pas un à elle. Non. De Caroline. Daté d’avant-hier soir, et qu’il n’avait pas lu puisqu’il était à Tours.
Alors ce ne serait pas Caroline qu’il vient de tuer sur un coup de sang ! Ce ne serait pas elle qui avait son mot de passe…
Un bruit de chasse d’eau le sort de sa perplexité. Sa femme arrive. Elle a un sursaut d’étonnement quand elle aperçoit son mari debout devant l’ordinateur.
─ Mais que fais-tu là, Jacques ?
─ Tu n’as pas écouté mon message ? Je te disais que j’avais un jour d’avance et que je rentrais ce soir. Je t’avais appelée à midi d’Orléans, mais tu n’étais pas là…
─ J’ai un nouveau poste chez un avocat depuis hier. C’est le matin de neuf à treize heures. Si je me montre compétente, j’aurai un CDI. Tu ne peux pas savoir ma joie. J’avoue que je n’ai pas regardé s’il y avait des messages sur le répondeur, tant j’avais ça en tête.
─ Mais il y avait autre chose…
─ Que veux-tu dire ?
─ Qu’à peine rentrée, tu t’es mise à fouiller mon compte sur mon site d’art. Je vois bien là que c’est toi (il lui montre l’écran de l’ordinateur). Je suis allé dans un Cybercafé après déjeuner. Je n’avais pas accès au site. Alors je me suis mis en « invité » et j’ai vu que mon pseudo y était déjà. Quelqu’un l’avait usurpé, savait mon mot de passe. J’ai cliqué sur le nom et j’ai vu ce que mon pseudo faisait. Il était sur ma boîte de messages privés. Qu’est-ce que tu pensais trouver, hein ? Des déclarations d’amour peut-être ?
─ Ne te mets pas dans un état pareil. Moi, c’est cette fille qui me fait peur. Pour nous, tu entends ? Elle t’aime, je le vois bien. Et que suis-je comparé à celle-là qui a du talent ? Moi, je n’en ai aucun !
─ Q’en sais-tu ? ça ne t’intéresse pas, nuance ! Tu n’as jamais cherché à savoir si tu avais un don caché. Et que savons-nous si cette fille m’aime et de quelle manière ? Ce n’est pas facile de juger d’après Internet où le doute règne en maître. Maintenant je m’en rends compte. J’ai fait une grave erreur de jugement. J’ai cru que c’était elle. Je pensais qu’elle fouillait dans mes MP pour savoir si je maintenais des relations secrètes. J’ai craint qu’elle devine que le mot de passe me sert à tout dont l’accès à ma boîte d’emails. Mais je m’étais trompé. Et j’ai commis l’irréparable.
Jacques se met brusquement à sangloter. Marie-Hélène s’en approche, il se jette dans ses bras.
─ Qu’as-tu fait, Jacques, lui demande-t-elle en lui caressant la nuque ?
─ Je l’ai tuée, Marie. Je suis allé chez elle et me suis mis en colère. J’ai perdu mes moyens et je l’ai étranglée…
─ Mon Dieu, Jacques !
Ils restent un long moment silencieux. Puis il relève la tête et dit à sa femme dans les yeux.
─ Comment tu t’y es prise pour l’obtenir ?
Embarrassée, elle lui répond :
─ C’était il y a trois mois, quand tu en avais marre du site et d’elle et que tu as voulu arrêter. Je voulais comprendre ce qui se passait entre vous. J’ai vu un bout de papier chiffonné sur ton bureau à côté de la souris. Tu étais dans le garage pour laver la Smart, je me souviens. Je l’ai noté rapidement, mémorisé et j’ai jeté le double. Je n’ai jamais rien fait que lire, bien que je puisse effacer des messages. Aujourd’hui, l’idée m’a traversée. J’ai vu sur ton site trois messages non ouverts de ton amie. Et là, Jacques, ne m’en veux pas…
─ Quoi ?
─ Je les ai supprimés. Je n’ai pas pu résister à l’envie de lui faire du mal. Elle se serait morfondue de ne pas recevoir de réponse…
─ Oh, toi…
Il se défait de l’étreinte de sa femme et sort brusquement de la pièce sans rien dire.
Il retourne à l’entrée et reprend son imperméable.
─ Jacques, Jacques… crie Marie-Hélène désespérément derrière lui.
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Il l’avait lâchée à temps. Plus tard dans la nuit, elle se réveilla avec une douleur sourde dans la nuque. En titubant et s’appuyant aux murs, elle rejoignit le salon où était le téléphone.
Elle avait raconté aux secouristes qu’elle s’était fait agresser par deux inconnus, quand elle rentrait chez elle. Dans l’entrée, l’un d’eux essaya de l’étrangler, mais il céda quand l’autre lui dit : « Arrête, j’entends l’ascenseur. Vite, filons ! ». Ils s’en allèrent, et la dernière chose qu’elle entendit avant de s’évanouir, c’était la porte qui claquait derrière eux. Se ressaisissant, elle appela le SAMU.
─ Vous ne voulez pas porter plainte, dit l’un d’entre eux ?
─ Non. Et maintenant ils sont loin…
On l’emmena à l’hôpital. Rien de grave, hormis des contusions et une rougeur dans le cou qu’elle devra cacher quelques jours avec un foulard. On lui prescrivit une semaine de repos pour se remettre du choc.
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Cela fait une heure qu’il roule sur le périphérique. Il ne sait pas où il va. Cela lui est égal.
Il pense à sa femme. Il ne la savait pas jalouse à ce point. Oui, certes, il la voyait agacée comme lui par le comportement de Caroline. Tous ces messages, ces photos de tableaux, ces liens qu’elle trouvait sur Internet et qu’elle voulait absolument qu’il ait, c’était gonflant. Il lui arrivait même de lui écrire en « classique », ou par la Poste, pour lui transmettre des articles de presse. C’était trop, même s’ils se connaissaient mieux. Ce n’était pas une raison pour l’envahir tous les jours ou presque. C’est limite du harcèlement.
Il y a trois mois, comme l’a dit sa femme tout à l’heure, il avait essayé de quitter le site. Mais Caroline revenait à la charge dans ses emails et ses appels.
Peut-être aurait-il fallu la comprendre et lui dire les choses clairement. Internet c’est très bien, cela permet de se faire connaître tant sur un plan professionnel que dans ses loisirs, ses activités culturelles et recevoir des informations sur tout. Mais très vite cela prend des ampleurs chez certains insoupçonnables. On peut finir par ne plus faire des actes de la vie courante, contacter des personnes oubliées, prendre un rendez-vous chez un médecin, lire un livre, visiter un musée… On peut se faire un café instantané au lieu d’un vrai car ça va plus vite, et remettre à plus tard des courses du jour même… Il faut contrôler sa présence sur le Web et sur l’ordinateur, ce qui n’était pas le cas de Caroline. C’était une trop belle échappatoire à sa solitude.
Voilà où tout cela les avait menés tous. La jalousie des deux femmes et sa lâcheté à lui, sans doute par trop de gentillesse et parce qu’il ne savait pas comment s’y prendre. Et il a tuée son amie…
Demain il ira se rendre à la police. Il refuse d’être un vrai criminel. Il n’a éprouvé aucun plaisir à étrangler la jeune femme. Mais au cas où cela risquait de recommencer, il faudrait l’enfermer.
Pendant qu’il pense à tout ce qui vient de lui arriver, à sa journée qui avait si bien débutée par le succès de sa commande et qui s’est terminée en cauchemar, il n’a pas vu la voiture de devant ralentir. Un embouteillage s’est formé, occasionné par un accident. Jacques freine à mort…Trop tard, le choc est inévitable.
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Durant sa convalescence, Caroline pourra achever son dessin au fusain et retourner sur Internet. Ce qu’elle fait le soir du lendemain du drame qu’elle n’aurait jamais imaginé un jour subir. Elle ne s’était pas vue négative à ce point. Elle n’aurait pas cru qu’un homme aurait pu penser d’aussi horribles choses sur elle. Elle doit se reconsidérer, faire le bilan de sa vie. Elle est bien décidée à ne plus donner sa confiance à qui que ce soit comme elle l’avait fait à Jacques. Elle doit se méfier de tout et d’elle-même aussi. Car c’est sa faute. Il faut qu’elle comprenne ce qui cloche, ses défauts.
Elle veut lui reparler, éclaircir leur situation. Elle n’a vraiment pas son mot de passe. Le pourra-t-il un jour admettre et lui pardonner ? Bien sûr qu’elle envie les autres à cause de son manque de confiance en elle. Elle est autodidacte. Eux ont appris le dessin et la peinture, du moins la plupart. Ils ont plus d’expérience. Elle se sent rabaissée devant tous. Mais jamais elle n’aurait fait quelque chose d’aussi odieux que de voler son identité virtuelle à un ami.
Elle prend enfin conscience de la raison du silence de Jacques. Elle voudrait lui dire tout cela. Mais il n’est pas là ce soir.
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Elle ouvre à tout hasard le lien du salon de bavardages. Et c’est la surprise. Il y a un topic de lui, intitulé « Accident », posté il y a environ une heure. Caroline l’a manqué de peu. Elle clique dessus et lit ceci :
« JacquesR a eu un grave accident de la route hier soir. Il est à l’hôpital. Je me devais de vous avertir, vous ses amis de ce site qui lui est si cher. S’il s’en sort, je crois qu’il lui plaira de savoir que vous le soutenez. Je lui transmettrai vos messages... Sa femme, Marie-Hélène. »
Comment cela est-il arrivé ? Jamais Caroline n’osera appeler sa femme pour le savoir. Elle suppose qu’il a dû paniquer quand il est sorti de chez elle et que, sous l’effet de l’émotion, il est entré en collision avec une voiture. C’est donc aussi sa faute !
Relisant le message, elle se fait la réflexion suivante : « Et si la personne qui avait son mot de passe était… sa femme. »
Jamais Caroline n’a ressenti de la jalousie envers Marie-Hélène qui lui parut fort sympathique en avril dernier, quand elle alla chez eux. Elle voudrait lui dire qu’elle n’était pas amoureuse de Jacques. C’était comme un frère, un guide, pour qui elle débordait d’amitié à en devenir repoussante.
Maintenant il lui faut prendre de sages résolutions. D’abord ne pas répondre au message de la femme de Jacques, ce serait révéler qu’elle est toujours vivante, et ce n’est pas forcément bon à faire. Attendre que son ami se rétablisse de l’accident, si cela est envisageable. Elle serait heureuse d’apprendre qu’il va mieux en le revoyant sur le site. Mais si cela se faisait, ce serait sans son pseudo à elle d’« Etincelle ». Elle en prendra peut-être un autre sans avouer qui elle est, ou seulement ira sur le site en « Invité ».
Oui, laissons-les croire qu’elle est vraiment morte. S’il s’en sort, il peut vouloir recommencer. Saura-t-il que c’est sa femme qui avait pris le mot de passe ? Le lui aura-t-il pardonné ? Ou pensera-t-il toujours que c’est elle la coupable?...
Il faut qu’elle se change les idées pour se guérir de ce qu’Internet lui a fait et de la perte de Jacques. Dessiner et peindre l’aideront, c’est tellement gratifiant même sans en publier le résultat sur un site. Elle peut s’en sortir toute seule. Peut-être prendra-t-elle des cours dans une école d’art, si elle en a le temps. Ainsi elle ne recourrait plus à l’appui d’un ami internaute comme Jacques au risque de se détruire, tous les deux, mutuellement.
Il faut s'en retourner à la réalité, se rendre à l'hôpital sans autre pensée que celle d'exercer son métier, soigner les gens. Et revenir dans son deux-pièces banlieusard, allumer la télé comme une sourde présence, contempler les bords de la Loire esquissés au pastel sur le chevalet près de la fenêtre du salon, et ne songer à rien d'autre qu'à la lumière du crépuscule dans les arbres à rehausser encore un peu...
