12 août 2007
La Petite Fille et le Lionceau
(Version corrigée)
1960. Son père militaire est souvent parti en manœuvres ; sa mère reste à la maison près d'elle et son grand frère de treize ans. Comme de nombreuses épouses d'alors, elle ne travaille pas…
Bénédicte a six ans et trois mois et demi. A l'instar de tous les petits enfants, elle aime la précision de l'âge, ces fameux "et"…
Sa famille et elle habitent Landau, dans le Palatinat en Allemagne.
C'est l'été. Il y a dans cette ville, aux citoyens soigneux qui jettent les papiers sales dans des corbeilles et font les gros yeux aux étrangers qui les laissent tomber à terre sans les ramasser, un grand parc où Bénédicte prend grand plaisir à manger des glaces à une terrasse aux tables et chaises blanches. Elle aime ces promenades dans la nature, surtout que, si elle est sage, au retour elle a droit à un chewing-gum du distributeur en bas de chez elle. Ce n'est pas tant la friandise qui lui plaît, mais le jouet avec à l'intérieur de la boule qui sort dans la main de maman après qu'elle ait rentré une pièce de monnaie dans une fente de la machine, souvent une bague en plastique qu'elle arbore avec fierté et coquetterie à son annulaire quelques jours durant, comme une dame. Cela l'amuse autant que les cadeaux des paquets de lessive ; même si l'objet n'est pas intéressant en soi, s'il est pour les garçons, s'il casse au premier usage, ce qui la passionne c'est fouiller dans les paillettes de savon de la boîte pour en ressortir le petit sachet qui le contient, puis l'ouvrir…
Au-delà du parc, il y a un zoo où Bénédicte et sa mère vont de temps en temps le dimanche. Pas Etienne, le grand frère, qui préfère les livres.
Etienne est un solitaire qui lit beaucoup et joue aux échecs avec son père. Bénédicte voudrait bien qu'ils lui apprennent ce jeu, mais ils disent qu'elle est trop petite. Alors elle retourne en boudant bercer son petit baigneur adoré, ou se plonger dans ses rêves de quand elle sera grande et fera tout ce qu'elle voudra. Les illustrés l'attirent aussi, mais elle ne sait pas encore lire, elle, donc elle n'en suit que les images. Elle a bien conscience qu'il lui reste beaucoup de choses à apprendre pour connaître le monde…
Elle aime bien les girafes aux longs cils, si féminines, comme maman quand elle se maquille…
Les rhinocéros lui font peur avec leur corne sur la tête qui défonce n'importe quoi sur leur passage. Les autruches l'intéressent aussi et les grands singes… Mais ce qui l'intrigue le plus ce sont les cages des fauves. Ils sont si à l'étroit dedans. Les autres bêtes sont dans des enclos à l'air libre, pas les lions. Ils sont derrière des barreaux comme les prisonniers. Mais qu'ont-ils fait de mal ?
– Ont-ils tué quelqu'un, dis maman ?
– Non, Bénédicte, mais ils sont dangereux, surtout quand ils ont faim.
– Mais on leur donne à manger ici !
– Oui, mais ils sont agressifs par nature et, quand ils ont peur, ils peuvent aussi attaquer les gens et les blesser.
– Oh !, fait Bénédicte atterrée.
Au fond d'une allée se trouve un lionceau qui dort dans sa cage. On a dit à la maman de Bénédicte que parfois on le sort à la laisse et que les enfants peuvent le caresser, car il est particulièrement docile. Il ne porte pas de crinière.
– C’est parce que c’est une lionne, Bénédicte, lui a dit sa mère. Plus tard elle aura des petits comme elle maintenant.
Bénédicte rêve de le toucher, de lui faire un gros câlin comme à son baigneur en plastique. Sa mère a peur tout de même. Elle aime son petit bout de fille rousse, aux jolies boucles, à la peau blanche avec des tâches de son. Elle est si fragile à son âge, il ne faudrait pas l'abîmer… Alors, elle ne cède pas à son caprice d'approcher de près l'animal. D’un ton péremptoire, elle sermonne :
– Non, Bénédicte !
Dommage pour la petite fille, car à la fois suivante les propriétaires du zoo ont supprimé les promenades du félin dans la foule, elle ne le verra donc qu'à travers des barreaux. C'est qu'il est pas mal grand maintenant. Déjà un vrai fauve à ses six mois !
Ce jour-là, il dort encore dans sa cage. Bénédicte s'avance tout doucement. Elle ose lui frôler le bout d'une patte qui dépasse des grilles de ses petits doigts. Il ne bronche pas et continue de dormir. La fillette en est tout émue. Il n'a pas rugi, pas eu un geste agressif envers elle. Elle ne veut, cependant, pas le réveiller. C'est la sieste ! Et elle sait combien c'est sacré. Elle aussi la fait. Et personne ne doit rentrer dans sa chambre durant son dodo. Alors, pareil pour le petit lion, il faut le laisser tranquille. Elle ne sait pas ce qu'il lui a pris de lui caresser la patte. C'est sûrement parce qu'elle aime bien enfreindre les interdictions… Elle est si têtue ! Mais elle accepte d’aller saluer un moment les girafes toutes belles, comme à l'accoutumée, puis les singes. Elle reviendra…
Elle est en train de contempler les chimpanzés faire les clowns à l'autre bout de l'allée de son lionceau. Un œil posé sur lui au loin, elle voit qu'il s'est réveillé et que des messieurs lui soufflent dans les narines de la fumée de cigarette. Pouah ! Et pire que ça, ils lui passent des bouts de bois entre les dents à travers les barreaux de la cage. Mais là le lionceau devient méchant tout d’un coup, il rugit en retroussant les babines. "Et il a bien raison !", pense Bénédicte. Elle retourne vers lui et lui parle, ses yeux bleus dans ceux du fauve. Elle s'excuse de son genre humain. Elle lui dit qu'elle n'est pas comme eux, ces vilains messieurs, elle l'aime.
– Tu es ma Lionne, mon amie, oui ! Dommage que je ne parle pas l'allemand ni le lion, puisque tu es une lionne allemande. Je ne parle que français, mais mes mots sont des mots du cœur. Et toi, je sais que tu as un cœur gros comme ça… Et moi aussi, na ! Alors, on se comprend, non ?
L'animal l'écoute et la fixe, en parcourant d'un bout à l'autre la cage. Et quand elle s'en va, il la suit du regard. Une amitié pas comme les autres est en train de naître.
Mais le temps passe, l'hiver aussi. Papa vient d'être muté à Paris au Ministère de l'Armée. Une nouvelle vie va commencer.
Bénédicte n'est pas retournée au zoo durant la saison froide. Les animaux l'ont passée à l'abri. Elle s'y rendra, comme avant, d'avril à septembre, quand il faudra rentrer dans son pays. Elle a une folle envie de revoir son lionceau ami.
– Qu'est-ce qu'il se passe, maman ? Ce n'est plus le même. Il a une crinière maintenant ! Tu m'avais dit que les lionnes n'en portaient pas…
– Oui, Bénédicte ! Je ne comprends pas. A moins que… dit la mère dubitative.
– A moins que quoi, dis ?
– Eh bien, que je me sois trompée. C'est vrai, je pensais que c'était une lionne, car il n'avait pas de crinière. Mais les lionceaux de cet âge n'en ont pas. C'est quand ils deviennent adultes que les mâles en portent une.
– Alors, c'est le même qu'avant ?
– Probablement. Ce serait d'ailleurs un lion de l'Atlas puisque sa crinière est noire.
– C'est quoi l'Atlas ?
– Une région du Maroc.
Bénédicte regarde son lion maintenant. Oui, c'est bien lui ! Elle ressent la même attirance mutuelle. Il continue d'aller d'un bout à l'autre de sa prison ne la perdant pas de vue avec ses yeux marron clair presque jaunes.
Début septembre, c'est les adieux.
– Tu seras gentil. Tu promets ? Tu ne mangeras personne, ni en blesseras avec tes pattes griffues… Je t'aimerai toujours tu sais, mon ami. Je penserai à toi toute la vie. J'espère que tu ne m'oublieras pas non plus. Hein ?
L'animal semble pleurer en couinant comme un chien, ou c'est l'imagination de Bénédicte ? Quand elle se retourne, rejoignant sa mère plus loin, la prenant par la main, il se couche et la regarde tristement disparaître à jamais au bout de l'allée.
Bénédicte ne saura pas ce qui sera advenu à l'animal ensuite. Comment a-t-il fini sa vie, s'il est retourné en Afrique vivre en couple avec une lionne (sans crinière elle, donc !), s'ils auraient eu des lionceaux aussi beaux et gentils que lui. Mais elle espère, dans le train qui la ramène en France, qu'il serait heureux en se souvenant d'elle de temps en temps...
Quarante ans après, elle emmène la petite Marie, qui a des boucles aussi rousses que les siennes quand elle était enfant, au zoo de Vincennes.
Elle s'attendrit devant la joie de sa fille ouvrant le Kinder Surprise en chocolat qu'elle a acheté avant de venir et dans lequel se love un trésor en plastique. Ça et les lieux lui rappellent sa petite enfance…
Landau et les bagues dans les chewing-gums, les petites voitures des paquets de lessive. Ici, il y a, comme au zoo allemand, des girafes, des singes, des rhinocéros, et aussi des félins. Mais, ceux-ci, elle ne les voit plus derrière des barreaux. Ils sont dans des aires aménagées pour eux. Un progrès ! Aurait-il connu ça, lui, son lion… ?
Marie et elle prennent une glace à la vanille et au chocolat, comme celles que mangeait Bénédicte là-bas… Elles sont à une table de terrasse d’un café du zoo. La petite fille est émerveillée devant les animaux.
– Lesquels veux-tu voir en premier, lui demande sa mère ?
– Les lions, répond l'enfant enjouée !
"Tiens donc…, se dit Bénédicte, c'est fou ce qu'elle me ressemble !".
Quelle est mignonne dans sa salopette en jean, avec son T Shirt blanc, ses tennis, marchant devant elle ! Tenue bien changée à celle de sa mère en 1961 : robe blanche à manches courtes légèrement bouffantes et col Claudine, ballerines noires cirées à boucles sur le côté et un gilet de laine dans les tons beige quand il faisait frais. C'est ainsi qu'elle était quand elle a quitté son lion. Elle tenait la main de sa mère et reniflait ses larmes. Bénédicte s'en souvient toujours avec netteté…
Aujourd'hui c'est elle qui est dans le rôle de la maman, mais elle n'a pas à consoler sa fille, toute souriante à la découverte de la nature ici présente. Celle-ci lui dit, cependant, avec une pointe de tristesse dans la voix :
– Dommage qu'ils ne soient pas chez eux, libres ! Une pensée qui avait aussi traversé l'esprit de sa mère, quand elle voyait le lionceau se faire molester par des hommes railleurs avec des bouts de bois qu’ils lui mettaient dans la gueule…
Tout n’a pas été que bonheur insouciant d'une petite fille gâtée dans l'existence de Bénédicte, comme pour bien des gens. La perte de sa mère à vingt ans d'une longue maladie qui l'a lourdement éprouvée, un mariage échoué dans un divorce douloureux, l'ont malgré elle mûrie. Mais elle a su conserver la nostalgie des tendres souvenirs. Et elle a sa fille, sa grande raison de vivre. Même très tard, quand on sait l'attendre, le bonheur finit par arriver. Les moments heureux de sa douce enfance et celui qu'elle est en train de vivre au zoo avec Marie, qui vient d'avoir six ans et dont cette visite est un cadeau d'anniversaire, sont à garder pour piocher des instants de plénitude, quand le blues frappe à la porte du cœur…
Il y a dans l'enfance, si on sait l'avoir derrière sa carapace d'adulte, un pouvoir de candeur qui soutient la vie et permet d'affronter l'inconnu avec la curiosité qui en découle et de réaliser de véritables entreprises créatives. C’est cela la force de l’amour aussi…
Bénédicte en est consciente et elle a dû se battre beaucoup pour cacher son désaccord avec les critères des humains de l'âge adulte. C'est une personne au rare don de savoir garder et faire évoluer secrètement l'enfant qui aime les animaux auxquels elle ressemble par la pureté de son cœur autant que par la couleur fauve de ses cheveux...
Si proche d'eux, petite fille, ayant une mère complaisante qui l'accompagnait dans un zoo de nombreux dimanches quand elle avait six ans et plus, comment s'étonner de s'être liée avec un lion qui gentiment lui rendait la bonté de son regard ? Et comment, restée jeune malgré les épreuves de la vie, peut-elle s'empêcher de toujours se rappeler ce temps-là, là-bas en Allemagne… C'est inéluctable, et c'est tant mieux ! Car, grâce à son innocence conservée, Bénédicte a fait fi des préjugés, de l'irritable regard des autres, et, aujourd'hui, elle écrit des histoires pour enfants…
"Il était une fois une rousse petite fille qui rendait visite, dans un zoo, à un gentil lionceau…".
11 août 2007
La laitue dans la sacoche
(Texte corrigé)
Jordi, Catalan comme son prénom l’indique, et vivant dans une sombre ruelle perpendiculaire aux Ramblas à Barcelone, écrit dans sa chambre à son amie.
Mari Carmen a son âge : 17 ans, et elle habite à Madrid dans la rue Padre Damián. Un quartier bourgeois conforme à la situation professionnelle de son père PDG d’un laboratoire pharmaceutique.
Cela fait longtemps que la famille de Mari Carmen passe les vacances d’été sur la Costa Brava chez les grands-parents maternels de la jeune fille.
Jordi et elle se sont connus sur une plage il y a cinq ans. Et depuis ils s’y retrouvent chaque mois d’août. C’est ainsi que peu à peu ils ont appris à s’aimer.
Entre les étés, les amis s’écrivent. Jamais ils ne se s’appellent. Les parents de Jordi, le père maçon, la mère au foyer, trop pauvres pour s’en offrir une, n’ont pas de ligne téléphonique. Il y a un café en bas de chez eux, alors si besoin d’un service urgent, un médecin ou quelque chose comme ça, ces gens y vont. Cela fait des années qu’ils vivent ainsi, et cela ne crée pas de problème. Ni au jeune homme qui est disposé à travailler dur, en se passant des distractions comme du téléphone, pour payer ses études de droit afin de devenir avocat, métier dont il est sûr d’avoir la vocation. Il fondera un foyer et sera riche et heureux quoi qu’il advienne, surtout avec elle, sa belle Madrilène !
Si Jordi a tardé à répondre aux dernières nouvelles de Mari Carmen, c’est qu’il a une décision importante à prendre, et ce n’est pas simple de l’exprimer. Il écrit sur son bureau d’écolier, sous la lumière tamisée de sa petite lampe flexible, incurvée juste dans l’axe du papier à lettre devant lui. Il y met tout son cœur et la missive s’allonge…
A la fin, il la relit en s’attardant sur chaque mot, comme pour l’apprendre par cœur puisqu’il n’en gardera aucun double. Ce n’est pas comme avec les lettres de son amie dans le tiroir de son bureau. Il a tout le loisir de les lire, elles, encore et encore…
Il met les deux feuillets qu’il vient d’écrire dans une enveloppe. Il libelle l’adresse, se lève et sort acheter un timbre. Puis en rentrant, il poste le tout dans la boîte aux lettres à côté du café.
Mais Mari Carmen ne recevra jamais la belle lettre de son ami. Et le jeune Catalan, désespéré, attendra en vain la réponse de sa bien-aimée à sa demande de fiançailles, car telle était la décision si dure à lui communiquer.
Et, déçue de sa lettre sans réponse, la jeune fille se tournera vers les yeux tendres de Pablo, un garçon de sa classe de lycée…
Madrid. Juin 1979. Heure du déjeuner à l’espagnole, c’est-à-dire entre 13 et 15 heures. Je rêvasse, derrière la fenêtre du salon, en attendant le repas.
Mes yeux se posent, au milieu de la rue, sur deux facteurs qui passent. Ils portent en bandoulière de grandes sacoches en cuir brun clair.
C’est la fin de la tournée, alors autant dire qu’elles se sont allégées de leur contenu postal, mais, dans celle de l’un des deux hommes mal fermée, des feuilles de laitue dépassent. Visiblement, il vient de faire ses courses. Il a dû finir plus tôt que l’autre qui, bien que sa sacoche soit vide, tient encore une lettre dans ses mains.
Il la montre à son collègue. Ils éclatent de rire. Et, en deux, trois mouvements, le détenteur de l’enveloppe la déchire.
Les morceaux, jetés en l’air, voltigent un instant puis retombent sur le sol. Tragique destin d’une lettre qui ne finira même pas dans une corbeille à papier…
La hache musicale
Sur un accord en Fa, il termine son morceau. La mélodie est parfaite, l'harmonie des plus correctes, le rythme d'un subtil jeu de syncopes.
Il peut ranger son crayon, sa petite règle, sa gomme, et placer sa partition dans un tiroir du bureau, puisqu’il vient de vérifier la justesse de sa création au piano.
Il est content comme chaque fois qu'il compose, mais…
Il sait que, lorsqu'il l'apportera aux producteurs, son œuvre sera encore refusée. Mise au placard un temps, elle lui sera restituée comme toutes les autres…
Pourtant c'est plus fort que lui, il écrit et l'espoir est toujours le même. Un jour, ce sera le succès ! Aujourd'hui, cependant, il est désabusé, amer et hésitant…
Une voix intérieure lui dit :
– Pourquoi ? Non mais, pourquoi insister ? Arrête ! Je t'en supplie, arrête une fois pour toutes. Tire-toi !
L'anxiété le prend à la gorge, l'étouffe jusqu'au moment où la colère la remplace.
Il répond :
– Oui, tu as raison. Je me tire. Je quitte ces lieux hantés de musique. Au Diable ma passion divine mais vaine ! Tu as parfaitement raison, mais avant…
Il se lève du bureau où cette conversation mentale se tient.
Dans son garage, il fouille tous les recoins et les étagères. Il sort une vieille hache oubliée entre deux cartons vides. Il la prend, vérifie son fil en tranchant d'un coup sec l'un des cartons. Ça ira !
Il la pose contre le mur derrière la porte, ouvre tous les tiroirs du bureau, et avec un feutre rouge biffe violemment d’une croix en travers les pages de ses partitions et de ses livres…
Il reprend la hache et se met à l’abattre sur le piano qui achève sa vie dans des soupirs de notes, puis il massacre les autres instruments et les meubles du studio.
Son agressivité croissant, sentant le gagner un danger éminent sur sa personne ou sur quelqu'un d'autre qui croiserait ses pas, il a la lucidité d'abandonner la hache sur place et de prendre la fuite en ramassant au passage son manteau dans l'entrée.
Vers onze heures du matin, assis sur un banc d'un jardin public, se réveillant d’un sommeil court et sans rêve, tremblant de froid, il met les mains dans les poches de son manteau. Il est très fatigué d'avoir erré, fou et hagard, toute la nuit.
Il sent, dans la poche droite, un objet métallique qu’il sort. C'est son harmonica. Il l’avait complètement oublié. Ainsi il avait réchappé à sa furie meurtrière de la veille ! Après l'avoir essuyé sur le revers de sa manche, il le porte à ses lèvres.
Il joue d’abord en effleurant à peine les sons. Puis, malgré sa volonté de bannir la musique de sa vie, il se met à souffler à pleins poumons l'air qu'il avait encore en tête, sa dernière composition.
Les passants s'arrêtent et l'écoutent dans un religieux recueillement.
La foule s'épaissit et on commence à lui jeter des pièces.
On l'applaudit à la fin du morceau. Il ne peut pas le croire ! Il remarque des sourires admiratifs. Non, ce n'est pas possible ? Sa musique plairait…
Il se lève et s'incline, comme tout véritable musicien à l’issue d’un spectacle.
Des larmes d’émotion troublent sa vue.
Il empoche le premier cachet de son inattendue reconnaissance, là sur le banc et par terre à ses pieds, qui va rejoindre son harmonica dans le fond de son manteau.
Puis il rentre chez lui.
(Texte corrigé )
07 décembre 2006
« Avec les yeux du passé »
Oh oui, il faudrait avoir toujours sur soi un bloc-notes pour y inscrire dans les termes de jolies phrases glanées autour de soi, dans la rue ou à la télé… Tout à l’heure j’ai entendu Enrico Macias dans « On a tout essayé » sur France2, il disait quelque chose que j’avais pensé pour le sujet d’un écrit à venir, poème ou prose peut-être.
J’ai eu l’idée dans l’après-midi après une dispute avec quelqu’un au téléphone qui me rappelait encore des choses désagréables que je voulais tant oublier… Cela m’a fait encore craquer car ce n’était pas la première fois que cela m’arrivait avec la même personne.
La phrase d’Enrico Macias, je n’en ai déjà plus les mots exacts étant donné que je dînais loin de tout papier pour noter ses propos. Et cela m’attriste bien. C’était quelque chose comme ça : « On vous regarde avec les yeux du passé et non avec ceux de l’avenir ». Mais bon, je ne vous garantis rien, cela dit c’est dans ce goût-là.
Belle expression en tous les cas qui est loin d’être un cliché tant elle parle vrai.
C’est ainsi dans la vie de tous les jours comme dans celle des pays et des cultures. On croit les gens inaltérables, toujours semblables à ce qu’on a su d’eux un jour. On ne les imagine pas évoluant. Quand on rencontre un ami après de longues années sans se voir, sans se fréquenter de quelle façon que ce soit, on tend à se l’exprimer tel qu’il était quand on l’avait connu avec ses qualités d’alors mais aussi ses défauts.
Peut-être que l’agneau s’est endurci, est devenu irascible à cause des conditions rencontrées au cours de sa vie depuis le temps. Peut-être que l’ours mal léché, que le serpent perfide ont changé aussi de comportement, se sont amadoués, et la vipère est devenue couleuvre inoffensive et l’ours fait patte douce enfin. Peut-être que l’idiot a compris les choses et est un grand érudit à présent. Peut-être, oui, que le temps et l’expérience ont rendu autre cet ami disparu et retrouvé ce jour. Alors pourquoi le regarder encore avec « les yeux du passé » ? Je ne trouve pas cela juste. C’est refuser tout changement, c’est effondrer le château de cartes d’un revers de main que l’homme s’était docilement construit, c’est lui bloquer la route vers l’avenir, vers la reconnaissance de ce qu’il est devenu, et ceci qu’on le voit meilleur ou pire que ce qu’il est aujourd’hui.
Regardons-nous donc avec les yeux du présent, ceux du futur avec tout l’espoir des meilleurs jours que cela implique.
Peut-être y aurait-il plus de respect, la paix, et plus de cordialité dans les relations entre les êtres humains dans le monde.
Peut-être que demain la personne du coup de fil comprendra le changement qui s’opère en moi en ce moment et m’excusera enfin mes erreurs commises hier…
Le prix du cri
Fleur, une petite fille de huit ans, était triste parce que sa mère était de mauvaise humeur.
C’était à cause d’une lettre. Elle était arrivée le matin. Maman l’a mise au-dessus de la casserole d’eau pour les pâtes où sortait la vapeur. Elle avait dit à Fleur qu’ainsi on pouvait ouvrir les enveloppes sans les abîmer, puis les refermer ensuite avec un peu de colle. De cette manière on ne pouvait se douter que quelqu’un les avait lues avant, les lettres. Et là, elle le faisait parce que c’était écrit « urgent » sur l’enveloppe.
Sa mère lut la feuille remplie d’une écriture bleue violette. Ses sourcils ont fait un V au milieu. Elle avait l’air renfrogné du chien de Cendrine quand il aboyait au passage des gens devant sa maison. (C’est normal puisque c’est un chien de garde, un berger allemand. Mais il est gentil avec elle, quand Fleur vient en visite chez son amie parce qu’il la connaît, elle.)
Maman lâcha brusquement un « Non ! », comme ceux qu’elle lui adressait quand elle lui refusait quelque chose. C’est que les petites filles ça ne sait pas tout, et forcément elles font des bêtises si elles touchent aux choses dangereuses des grandes personnes…
Fleur prit peur à l’entendre.
Elle dit à sa mère :
«─ C’est quoi ? C’est grave ?
─ Cela ne te regarde pas. Et puis, va mettre la table ! »
Retenant un gros sanglot, la petite fille ouvrit le tiroir à couverts du buffet à côté de la cuisinière.
***
Quand son mari rentra, le soir, la mère de Fleur s’assit dans le fauteuil devant lui au salon. Il venait de ramasser son courrier et ouvrait la lettre à l’écriture violette que sa femme avait soigneusement recollée ce matin.
─ C’est quoi ? fit-elle comme si de rien n’était.
─ Hein ?
─ Cette lettre…
─ Oh, ça ! Des nouvelles d’un ami de l’Armée.
─ Un ami de l’Armée… Du service militaire, c’est ça ?
─ Oui.
─ …
─ Mais qu’est-ce que tu as. On dirait que tu es fâchée. Cela te gêne que je reçoive des lettres de mes amis ? Tu ne vas pas être jalouse d’eux, quand même !
─ Non, pas d’eux et tu le sais…
─ Que veux-tu dire ?
─ Que tu mens. Ce n’est pas une lettre d’un ami de l’Armée. Et ça ne serait pas écrit « urgent » sur l’enveloppe, si c’était le cas.
─ Quoi ! Tu l’as ouverte ? Tu l’as lue ?...
─ Si tu veux tout savoir, oui. Et je sais tout.
─ Mais…
A ce moment-là, entra dans la pièce leur petite fille, toute endormie dans son pyjama à marguerites, suçant son pouce, sa peluche, un petit âne aussi bleu que ses yeux sous ses bouclettes blondes, sous le bras.
─ Maman, Papa, je suis prête.
Confus, les parents la regardèrent et se levèrent pour la coucher.
***
Une grande partie de la nuit, ils ont parlé et Fleur les entendait. Elle ne comprenait pas bien ce qu’ils se disaient. Ils parlaient haut avec gémissements et pleurs de la part de sa mère, et plus tard… des cris de son père.
─ C’est le mari de ta maîtresse, cet homme de la lettre. Il te dit de tout arrêter… Tu vas payer pour ça !
─ Mais calme-toi, voyons !
─ Non, pas ça ! Tu es folle…
C’était si fort que les voisins du dessous ont frappé des coups qui résonnaient jusque dans la chambre de Fleur.
Elle serrait son petit âne contre son cœur, affolée, désespérée d’entendre ses parents se déchirer pour des choses qu’elle ne comprenait pas. « Maîtresse » ? Son père aurait une maîtresse comme elle à l’école... Elle se mit à crier de toutes ses forces : « Arrêtez ! ».
Soudainement, le silence se fit dans la chambre d’à côté.
***
Le lendemain, un dimanche, l’enfant se leva timidement, encore toute déboussolée par les événements de la nuit. C’est à peine si elle osa ouvrir la porte pour rejoindre ses parents pour le petit déjeuner à la cuisine.
Habituellement, elle était heureuse de le prendre avec tous les deux, car, ce jour-là, Papa n’allait pas au travail. Il y aurait des croissants tout frais comme tous les dimanches. Papa les aurait rapportés de la boulangerie avec son journal. Elle tremperait son croissant dans le chocolat fumant. Hum ! C’est si bon un petit déjeuner en famille !
Mais, ce matin, il n’y avait pas de croissant.
Papa était là, hagard, dans la cuisine, dans sa robe de chambre. Elle ne lui connaissait que celle-ci toute rayée bleu marine et rouge. Mais là, elle était, de la taille vers le bas, tout en lambeaux !
Elle ne comprit pas ce qui c’était passé. Plus tard, quand elle devint grande, elle sut… Sa mère avait pris un couteau dans la cuisine, celui dont son père se servait pour découper le gigot d’agneau quand ils recevaient des gens à manger les jours festifs. Elle était retournée dans leur chambre avec.
C’était un peu avant que Fleur criât. Son cri avait paralysé le geste de sa mère au moment de pointer plus haut le couteau, après avoir lacéré la robe de chambre de son mari qui s’écartait pour esquiver les coups…
Maman n’était pas dans la cuisine. Seul Papa buvait son café.
─ Tu ne m’en veux pas, Fleur, pour les croissants et… cette nuit ? dit-il en reposant sa tasse.
─ Non, Papa. Où est Maman ?
─ Elle dort encore. Elle est très fatiguée…
─ Elle est plus fâchée ?
─ Non, Fleur. Son père esquissa un sourire.
Il se leva et l’a prise par la main et se rassit à sa place. Il la tenait sur ses genoux et l’embrassa sur le front.
─ Tu sais… merci, Fleur ! Lui dit-il tout bas.
─ Pour quoi, Papa ?
─ Pour avoir crié cette nuit, ma chérie…
La porte de la cuisine s’ouvrit. La mère de Fleur entra et se jeta dans les bras de la petite fille et de son mari. Elle répéta à son enfant ce que son père venait de lui dire : « Merci, Fleur! ».
A perte de vie
A la veille de franchir le seuil d’un nouvel âge, je m’interroge et je revois encore ces années-là… Oh, elles sont bien confuses, si atténuées par tant d’autres depuis ! Bien sûr les films, la télévision nous les remontre parfois, mais ce n’est pas pareil, pas comme à travers nos yeux, nos impressions d’enfant. Ce n’est plus le même éclat, la même dimension. L’enfant vit si fort tout ce qu’il hume, entend, voit, touche. Ah, les odeurs du pain grillé et du café fumant du petit déjeuner que je sentais quand j’étais en voiture, ou sur mon lit roulant qu’on me poussait, ou marchant sur les trottoirs tenant la main de ma mère, l’autre serrant une canne simple comme on les appelait alors pour les différencier des canadiennes !
J’aimais ces dernières années cinquante et les premières de la décennie suivante. J’aimais les odeurs si présentes alors, certes, mais aussi tout ce qui n’est plus aujourd’hui. Les crieurs de journaux dans les rues de nos lieux de vacances, Arcachon, les Sables d’Olonne… Les Panhard. Je me souviens de la vieille usine qui les fabriquait en face de chez nous dans le XIIIème arrondissement, et toutes les autres voitures dont j’apprenais les marques. Je croyais toutes les connaître, comme les chanteurs à la mode de l’époque (je raffolais de la belle brune alors, Dalida, et son « Bambino », mais je n’ai pas continué longtemps le « fanatisme »). Depuis il y en a eu tant d’autres, et ma mémoire n’est vraiment plus ce qu’elle était. Enfant, on retient tant de choses et si facilement ! Le petit écran si jeune alors en noir et blanc. Les vedettes qu’on y voyait régulièrement : Jean Nohain et son émission « 36 Chandelles » avec Fernand Reynaud, Bourvil, Luis Mariano, Annie Cordy… Les pionniers mêmes de la télé, Pierre Sabbagh au journal du soir, sa femme Catherine Langeais, l’aînée des speakerines, et celui qui présentait la cuisine avec elle, le très célèbre Raymond Oliver. L’émission du dimanche de Raymond Marcillac, un peu avant Denise Glaser et son « Discorama »… Et puis aussi les feuilletons, mes tout premiers, « Le temps des Copains », « Thierry Lafronde », « Belphégor », mais aussi cette série policière qui me tenait en haleine quand on me permettait de la regarder « Les cinq dernières minutes » avec Raymond Souplex. Sans oublier non plus Nounours dans « Bonne nuit les Petits » et les grands reportages de « Cinq colonnes à la une »…
Et l’éveil au monde se perpétuait dans les premières lectures, les « Lifes » de mon père parcourus en cachette, même ne sachant pas lire encore, et les BD et les livres de la bibliothèque verte de ma sœur qui me tentaient, sans parler des polars de mon frère qu’il lisait à longueur de journée et que je me disais lire un jour aussi.
Tout cela me faisait oublier les souffrances de ma rééducation motrice et ces longs séjours à l’hôpital. Je ne peux qu’en avoir le meilleur des souvenirs.
Je revis encore ces temps quand même heureux, quand on annonce la disparition d’un personnage si jeune encore à l’époque, tout au plus la quarantaine… Ma mémoire fait un bond radical en arrière et les revois, Darry Cowl et Jacques Legras, pour ne citer qu’eux, récemment partis pour où j’irai dans je ne sais combien de temps. Enfants nous les croyons éternels, comme nos parents, nous-mêmes. Mais aux abords des cinquante ans, on sait bien comme la vie est dérisoire. Tout se termine un jour, bien sûr. L’existence, c’est quoi ? Un jeu ? Pourquoi faire alors ?
Mais stoppons les questions et continuons notre route jusqu’à perte de vie…
Gloria
Cette nuit-là, tu empruntas la grosse Mercedes de ton père pour faire un tour. Tu aimais beaucoup ça, conduire !
Dans ce bois très couru des Parisiens, personne en vue.
Un court instant d’inattention, peut-être à penser à quelqu’un… Et brusquement, un arbre te coupa la route.
Au bout de nombreuses heures d’attente, un automobiliste, qui passait enfin, alerta le SAMU.
Hôpital. Des mois et des mois dans le coma. Cerveau très atteint. Réveil enfin. Et découverte d’un corps paralysé du côté droit et du langage perturbé. Lui, tu le récupéras un peu par la suite grâce à de constantes séances d’orthophonie. Cependant, il t’est toujours pénible à sortir, n’est-ce pas ? Il t’essouffle. Ta jambe commence tout juste à bouger, tu la traînes sur le sol lorsqu’on te fait un peu marcher. Et puis, tu as la mémoire immédiate partie, peut-être le pire de ton handicap si cela se trouve, elle ne revient toujours pas ou si peu.
Tu étais jeune, vingt, vingt-cinq ans. Tu avais tant à construire encore. Des études en cours, un fiancé que tu ne revis plus, bien sûr…
Tu as à présent un peu plus de trente ans. Tu te retrouves comme moi, en fauteuil roulant. A ceci près, c’est que moi je roule le mien toute seule avec mes deux mains. Toi, ta main droite, coincée dans un appareil orthopédique, ne peut plus s’ouvrir sans la gauche. Alors on pousse ta chaise, comme on te porte et t’habille, te lave, te donne à manger. Pour moi, ces aides ne sont pas nécessaires, excepté parfois pour mon fauteuil si le chemin est long et dur, et s’il faut monter des marches de trottoir ou des escaliers, le ménage aussi…
Oui, comme bien des gens le font pour moi, j’ai envie de te dire que j’ai honte d’aller si bien au regard de ce que tu es devenue, Gloria. J’ai mal surtout d’avoir ma tête qui fonctionne normalement, de pouvoir lire et retenir ce que j’apprends et fais, vois, vis.
Malgré toute la rééducation de ton intellect, cours spécialisés de théâtre pour traumatisés crâniens, de chant, de dessin, de cuisine et que sais-je encore, peu se fige en toi. Mais il faut persévérer. C’est le seul moyen de ne pas t’aggraver, tu sais. C’est l’espoir !
Tu as gardé intact, cependant, le souvenir du passé, heureusement. Et tu es intelligente et battante. Tout cela a contribué à ce que tu sortes du long sommeil, en plus de l’amour de tes parents à ton chevet qui n’attendaient que ça, que tu leur reviennes, et le tien pour eux, pour la vie. J’en suis sûre ! Mais il te manque tant de choses toujours, et je sais que tu en souffres.
Je t’ai entendu dire que tu voulais un « mec ». Oh, comme je te comprends ! Tu en côtoies à tes cours quotidiens, des handicapés et des valides, ceux qui vous enseignent et vous aident. Je sais aussi que tu es amoureuse. C’est super, mais celui-là est-il libre pour toi ?...
Tu es jolie, portes des vêtements de marques et de riches bijoux. Ta famille est très aisée. Tu ne manques matériellement de rien. Tu passes tes étés dans un lieu de la Côte d’Azur fréquenté par les gens du Show-biz, je sais. Et alors, Gloria ? L’argent n’est vraiment pas tout et ne fait pas toujours le bonheur. La preuve ! Je ne t’envie pas, même si je vis d’allocations sociales seulement et ne pars presque pas en vacances… Car j’ai le moyen d’échapper à ma condition, à mon fauteuil roulant. Quelque chose qui me fait oublier le manque de « mec » que tu éprouves tant, qui m’assure et me place au niveau des valides, peut-être. Me permet de donner et d’aimer sans contraintes, sans gêner des proches… Tes cours arriveront-ils à en faire de même avec toi ? Oh, je te le souhaite !
J’ai aimé, plus que tu ne l’as pu qui sait. Et handicapée ! Faut dire, je marchais à l’époque plus que maintenant où le fauteuil a remplacé les cannes et les appareils aux jambes. Mais l’amour s’est perdu, et l’âge a pris le dessus.
J’ai trouvé cette merveilleuse possibilité de suppléer à toute absence, l’écriture. Mais toi, Gloria, un jour viendra où tu trouveras ta propre voie. Peut-être que le « mec » tant attendu arrivera et redonnera un peu de force à tes ailes meurtries par l’accident. Car aimer peut tellement ! Surtout si on te laisse le faire. Il nous est plus important d’apporter à autrui quelque chose que de recevoir constamment des attentions et de l’aide. Bien sûr c’est bien d’être aimé, mais pour nos valeurs et non par pitié ou par devoir. Nous avons, comme un artiste, un grand besoin de reconnaissance. Et c’est normal, non ? Car nous, les handicapés, nous avons aussi notre part commune à tous, un cœur, une âme, une intelligence à distribuer. C’est pour cela que moi j’ai choisi l’art comme moyen de communiquer mes sentiments.
Une chose me reste à te dire, le voeu que ton prénom retrouve, dans ta vie, ses lettres de noblesse, Gloire, pour que tu vainques tes brisures en te liant au monde.
A la Nino Ferrer…
Oui, comme un simple « Lève-toi et marche ! », j’ai très envie de sortir du fauteuil roulant et partir avec un bon chien à travers champs. L’Essonne profond, ou la Seine et Marne, qu’importe… Nemours, ville charmante au bord du Loing. Je m’en souviens, j’y suis allée quelquefois. Ou la province, sur les terres natales de ma mère, le Loiret. C’est beau le Loiret !
Blancheur des cygnes survolant les arbres. Alouettes sifflant dans les champs. Canard colvert plongeant dans une mare. Ferme où on prépare des chevaux pour un prochain concours hippique…
Revoir tout cela, oui, c’est bien ! Mais avant il faut sortir de mon Paris, prendre un véhicule pour m’y rendre. Je ne sais pas conduire ! Oh, il se trouve toujours une bonne âme pour rendre ce genre de service. Elle me laisserait à l’endroit élu. Puis, mon chien (un chouette bâtard, un peu berger pour dissuader les rôdeurs) et moi nous marcherions sans arrêt, sauf au vouloir du fidèle ami.
J’irais avec les nuages dans mon cœur si lourd, si gros… Orage. Grand ménage dans mes idées !
Dans les blés, entourée des alouettes pilleuses de graines. J’aurais lâché le chien pour qu’il retrouve sa liberté ou un nouveau maître. Ce serait là si bien ! En pleine nature, au pays de ma maman.
Me tuer, parce que c’est fini. Mort décidée ! Raison ? J’en ai marre de tout rater, activités, amitiés, vie sentimentale. Je ne sais rien faire. Je ne sais même pas aimer, ni me faire aimer. Alors, pourquoi continuer ? Je vous le demande un peu !
Mourir, tout effacer, mais royalement dans la beauté d’un jour.
L’arme à feu est prête dans mon sac à dos. C’est douloureux sans doute, très. Je suis indécise… Mais mourir au cœur d’un lieu de la belle campagne de France, ça doit être génial non ?
Des fois, je pense à Nino Ferrer.
Mon chien me regarderait amoureusement avant de partir. L’amour des chiens c’est si fort et si visible dans leurs yeux. Plus rare chez les humains, je veux dire cette intensité dévouée. Enfin, ce que j’en dis…
Marcher des heures et des heures, sentir le vent léger sur mon visage, mes mains, traverser mon corps jusqu’à la moelle, les rayons du soleil effleurer mes cheveux, entendre les doux gazouillis des oiseaux, le bourdonnement des insectes, une cloche sonner au loin, humer l’odeur de l’herbe fraîche, et voir le bel horizon boisé, les blés dorés onduler, les maisons du village aux pierres de taille, les couleurs, les couleurs… Oh, pas la ville pour ça ! Mourir dans la vie, la vraie !
Mais il faut du courage, et je n’en ai même pas. Et je n’ai pas de chien, plus… Je ne peux que rester en ville. Je ne peux pas marcher… Des gens souffriraient de ma perte, et je ne peux me résigner à le vouloir. J’ai si souffert à perdre mes parents. J’ai mal quand les gens meurent. Je ne peux pas partir comme ça violemment. Et ceux qui restent, alors ? Ce serait aussi terrible pour eux. Pourtant, il y a des fois où le désir d’en finir est si fort, insupportable ! Alors pour compenser le geste fatal, le faire oublier, j’écris. Et je pense aux larmes des proches de Nino Ferrer après qu’il mourut ainsi un été… Pourquoi ? Je comprends un peu pourtant, oui.
Essayons encore une fois de se reconstruire un espoir, et croire que cela finira par bien aller, que j’obtiendrai la résolution de mes vœux, que je pourrai encore aimer et me faire aimer. Faut croire, faut espérer, même si c’est vain.
Demain sera un autre jour, peut-être.
J'ai aussi rêvé du grand amour…
Madame… González ou Hernández ? Enfin, quoi ! Un nom en "ez" au bout.
Originaire d'Oran et mariée à un Espagnol, cette retraitée et voisine de siège fut la première à me parler vraiment de là-bas où nous volions…
"Peuple amène… tutoiement de rigueur le plus souvent…". L'Espagne !
Ces mots calmaient mon angoisse du futur inconnu.
Juillet 1974 ! Canicule surprenante, première du genre pour moi, dans le hall de l'aéroport. Un étau enserre ma tête, douleurs, manque d'air…c'est souvent ça au début.
J'avais le plus bel âge de la vie d'une femme. Vingt ans ! Au seuil de l'âge adulte et d'un autre pays…
Déjà petite fille, sept huit ans, j'imaginais que peut-être je vivrais le grand amour avec un Prince Charmant qui parlerait une autre langue que la mienne, qui connaîtrait d'autres choses. Et bien sûr, unis à vie, nous aurions eu des enfants…
C'était bien tôt pour ce genre de pensées, mais j'avais le temps pour ça… Pas d'école, sauf à la maison. Pas de petits camarades donc pour me ramener à la réalité de mes jeunes années.
Aux portes de Madrid, mon destin révèlerait mes rêves. J'allais aimer un Etranger un jour. Premier amour dans une culture qui ne m'appartenait pas et en espagnol…
Mais, hélas, au grand jamais je ne l'épouserai !
Non, décidément les Princes Charmants, ce n'est bon que pour les contes de fées, pas pour la vraie vie ! Dommage…
Cela dit, d'autres rêves continuent à étoiler ma tête de grand enfant, plus de trente ans plus tard.
Lumières poétiques
La poésie, je la pratique, mais moi suis-je poète ? Non, sûrement pas ! Je n'en ai ni le talent, ni le savoir, ni l'âme et encore moins le courage d'aller jusqu'au bout de mes mots…
Il faut tant d'érudition, tant d'écriture, et ce dès le plus jeune âge. Un don de clairvoyance inné aussi…
Il faut pouvoir vagabonder à travers le monde, observer la vie, les gens…
Il faut sortir par tous les temps ! Dans un paysage lumineux pour éclairer l'âme, faire apparaître les rimes, les mots les plus beaux, les plus sonores. Mais aussi par un temps d'orage pour hurler le mal du monde !
Il faut aimer, beaucoup aimer, avoir de quoi et qui aimer. Il faut en soi ce merveilleux génie de l'amour ! Il faut avoir la force pour continuellement le développer. Il faut un autre, une autre sur qui l'appliquer…
Mais que serait aussi un poète sans ses poings, sans ses coups de gueule si bien percutés souvent ? Son lexique doit lui servir d'arme pour cogner, abattre, déraciner, condamner toutes les souffrances universelles ! C'est son devoir le plus absolu, autant que dire en doux mots la grâce d'une rose…
La poésie redistribue le monde passé à travers l'âme du poète rayonnante, clairvoyante, amoureuse ou furieuse. Même en disant "Je" *, il dit toujours "Tu" ou "Vous". C'est cela la poésie aussi ! Le mal du poète est peut-être le vôtre, lecteurs, et son bonheur aussi. C'est cela l'universel du "Je"… Tout sentiment est mis à contribution dans l'écriture d'un texte poétique.
Oui, quand un poète aime, la terre entière aime avec lui. Et quand il s'insurge, elle tremble, s'insurge aussi. Mais pas toujours…
Il y a les irréductibles, les hermétiques à la poésie, les destructeurs d'âmes, les dictateurs… Ils emploient souvent la force pour taire, briser la belle voix du poète. Et quel meilleur moyen que de l'envoyer périr dans l'enfermement d'une geôle, loin de ses paysages lumineux où son âme prend tout son essor !
La Guerre Civile Espagnole a exilé, appauvri, plus tard tué l'un des plus grands poètes de tous les temps, Antonio Machado, mon préféré sans doute… La suivante et Mondiale a coupé les ailes de St-Exupéry et rongé le corps de Robert Desnos là-bas à Térézin, il y a déjà soixante ans…
* "Ce n'est pas le Moi fondamental
ce que cherche le poète,
sinon le Toi essentiel", Antonio Machado.
